Yan Hamel, spectateur au FICQ, suite et fin.

Écrire des critiques n’est pas un travail susceptible de vous ouvrir un jour les portes du Paradis. Il vaut mieux fabriquer des briques ou élever des murs. Porter sur l’œuvre d’art d’autrui un jugement ne constitue hélas pas un acte de générosité constructif pouvant donner un peu plus de bonheur aux déshérités de ce monde. Voilà la très désolante vérité (pour moi) qu’enseignait, dimanche dernier, une traditionnelle histoire de cinq frères, racontée par Judith Poirier. Cela se passait en après-midi, à la troisième heure de l’événement « marathonesque » clôturant le 11e Festival interculturel du conte du Québec.

Par contre, il y en a qui peuvent espérer recevoir, en arrivant devant saint Pierre, un accueil chaleureux, doublé d’un accès direct vers la béatitude céleste. Ce sont les quarante-trois « Philippidès » de la narration parlée qui, jamais essoufflés, se sont relayés sur la scène de la Maison de la culture Frontenac dans un parcours de dix heures – merveilleusement courtes, les dix heures – à travers les imaginaires du monde. Et ces bienheureux, n’en doutons pas, seront accompagnés par les autres conteurs (on en dénombre plus d’une centaine) qui ont enchanté Montréal et les environs pendant les dix derniers jours, ainsi que, bien évidemment, par Marc Laberge et par tous ceux avec l’aide de qui il a pu offrir, encore une fois, son grand événement populaire biennal, presque entièrement gratuit (chapeau aux maisons de la culture) et, à très juste titre, couru des foules.

Le grand malheur des festivaliers, que j’évoquais la semaine dernière dans ma première note, aura été de ne pas bénéficier du pouvoir d’ubiquité. Comment se consoler de n’avoir pu voir Fahem Abes, Nadine Walsh, Bertrand N’Zoutani, Simon Gauthier et bien d’autres encore qui performaient tous le vendredi 29, vers 20h ? Et ce jour-là n’était pas le seul, tant s’en faut, à offrir une soirée bien garnie… Cependant, au FICQ, comme dans le village burkinabè de Kientega Pingdéwindé, « il n’y a jamais de problème, mais rien que des solutions ! » La grande vertu du marathon final aura été de donner aux spectateurs les plus sportifs l’occasion d’apprécier successivement une part plus que notable des conteurs qui, les jours précédents, s’étaient essaimés dans les salles de la Belle Province. La vocation du blogue n’étant pas de faire trop long, il ne saurait être question ici, on le comprendra aisément, de résumer pareille journée, fût-ce succinctement. Pour savoir et comprendre, il fallait y être. Ceux qui n’y étaient pas, eût pu dire Claudette L’Heureux, ne « la connaîtront pas, la belle histoire ! »

Les pauvres (c’est peut-être vous…) devront se contenter de recevoir, en vrac, l’évocation de mes coups de cœur principaux : à la fin de la deuxième heure – « Québec mon amour » –, Éric Michaud a fait preuve d’une rare énergie pour nous faire comprendre comment, après la pluie, les moutons pouvaient mourir étouffés par leur propre laine ; un Bernard Grondin excessivement désopilant, original et détraqué en diable, s’est fait, avec son Ti-Jean déjanté, maître de galvanisation, grand orchestrateur ès foules débandées ; Mike Burns a exceptionnellement gardé les yeux ouverts parce que « les menteries, c’est toujours les yeux fermés !... » et qu’il s’agissait cette fois-ci de livrer une histoire d’amour incroyable, mais très véridique, et fort touchante ; faisant jaillir la Voie lactée sur scène par un coup d’éventail magique, Claude Delsol a charmé tout le monde en unissant le conte étiologique à la figure du clown ; Gisèle Ndong Biyogo a terminé en grande force la séance « Contes et musiques d’Afrique », et elle anticipa sur la séance suivante des « Contes coquins » en racontant comment la petite Tika découvrit pourquoi les adultes crient la nuit ; puis, comme si les spectateurs n’avaient pas déjà été suffisamment émoustillés, Stéphanie Bénéteau ouvrit la séance finale en parlant d’un livre d’images et de poésie grâce auquel, dans la Chine impériale, une jeune femme trop modestement pudique a pu découvrir avec son mari les plaisirs des « trente-six positions »…

J’avais, plus tôt en semaine, au fil des spectacles sélectionnés, été initié à d’autres plaisirs choisis. « Les Amazones d’hier à aujourd’hui », par Catherine Gaillard, offrait un bel exemple de conte engagé sur l’homosexualité féminine alliant érudition, humour et sensibilité. Kientega Pingdéwindé donna sa pleine mesure à la Maison de la culture Rosemont/La Petite-Patrie lors de son spectacle « Battaffadoua » où se croisaient traditions et regards caustiques sur la condition africaine à l’heure de la mondialisation. Je ne suis pas près d’oublier pourquoi, dans un avion sur le point de s’écraser, les passagers préfèrent être nommés « Zoulous », ou même « Nègres », plutôt qu’« Africains », « Blacks » ou « Couleurs »…

L’une des joies du festival aura aussi été de pouvoir entendre conter dans la relation de proximité qu’instauraient les plus petites salles. La série des « Contes croisés », présentée à la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce, a, dans ce registre plus intime, offert quelques belles surprises. Éric Gauthier a brillamment interloqué tout le monde – y compris son partenaire Kientega Pingdémindé – avec une version longue de sa mythique « Tribu du douzième », suivie de l’homérique histoire d’une guerre totale que, partout à travers la province, se sont autrefois livrés les rois de la patate. Comme quoi, au FICQ, les chocs interculturels ne sont pas les seuls à pouvoir décontenancer… Si, ce soir-là, le côté expansif du Burkinabè s’est plutôt harmonisé, en un effet de contraste équilibré, avec l’introversion du Sherbrookois, l’autre soirée de rencontre à laquelle j’assistai pêcha cependant par une trop grande dissymétrie entre les forces en présence. Réunir sur la même petite scène Jocelyn Bérubé et Michal Malinowski, c’était forcément amener le grand maître, qui nous offrit de surcroît une performance survoltée frisant la transe shamanique, à éclipser le gentil et timide conteur qui ne connaissait à peu près rien à nos codes culturels et qui se débattait plutôt mal que bien avec notre belle langue menacée. Je me suis ensuite pris à me demander ce qu’aurait pu donner le croisement des réservés Gauthier et Malinowski ou, encore plus excitant, la réunion des grands magiciens extravertis KPG et Bérubé…

On peut toujours en rêver, se le conter, chacun de son côté, maintenant que Montréal et la province se replongent dans la grisaille terre à terre de novembre. Car, qui sait ce que nous réservent les opus festivalesques des prochaines années ? Prochain rendez-vous dans deux ans !
 

Yan Hamel, octobre 2011, Montréal.


Yan Hamel est professeur à l'Unité d’enseignement et de recherche en Sciences humaines, Lettres et Communications, à la Télé-université de Montréal. Il est responsable d’un cours universitaire à distance (3 crédits, 15 semaines) portant sur le conte au Québec. Ce cours porte en partie sur le spectacle Narrateurs atypiques pour un siècle hystérique. Yan Hamel est aussi coprésident de la Société sartrienne de l'Amérique du Nord / North American Sartre Society.

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