Yan Hamel, spectateur au FICQ

Yan Hamel, spectateur au FICQ, 2.

Il fut une époque, pas si lointaine quand on y pense bien, où la télévision prodiguait une culture millénaire à notre jeunesse. Kim Yaroshevskaya était alors, pour des myriades de petits Québécois, la Shéhérazade-Fanfreluche de mille et un inoubliables débuts de soirée en histoires merveilleuses. C’est en insérant ce souvenir fondateur pour les gens de deux ou trois générations – y compris la sienne (!) – dans l’un de ces contes poétiques dont il a le secret que Jocelyn Bérubé, en pleine possession de ses moyens, quoique rendu très jeune homme par les circonstances, introduisit mardi soir la grande dame des « Contes d’amour et de vie ». Presque cachée derrière son grand lutrin noir, Kim Yaroshevskaya emporta alors, en quelques menues dentelles de récits délicatement découpés dans l’humour et la hantise de la mort, la salle de la Maison de la culture Frontenac pour lui faire prendre un bain de jouvence aux plus beaux parfums de Chine, du Japon, d’Afrique, de Perse, de Russie, de Judée et, pourquoi pas, du Lac-Saint-Jean. Ceux qui se féliciteront encore longtemps d’avoir pu mettre la main sur un laissez-passer savent maintenant comment les escargots vont aux cerises à leur rythme, comment un vieux tailleur juif de Bagdad peut chasser le tigre en Inde, comment à force de persévérance la petite Kim parvint en pleine Russie stalinienne à se faire offrir sa première vraie poupée, en porcelaine, avec de longues tresses couleur de blé, et des yeux… bleus ! Réentendre cette voix, retrouver ces intonations, être de nouveau captivé par cette discrète espièglerie, être une fois de plus élevé par cette sagesse et cette humilité, voilà qui aura été pour moi comme, j’en suis sûr, pour plus d’un autre spectateur, l’occasion inespérée, mais tant attendue, de savourer enfin la madeleine du temps perdu, enfouie en chacun, comme la parcelle de divinité humaine des contes hindous. Une expérience rare et inoubliable.

Yan Hamel, octobre 2011, Montréal.

Yan Hamel, spectateur au FICQ, 1.

Vendredi dernier, Marc Laberge et Nabila Ben Youssef inauguraient au Gesù la 11e édition du Festival interculturel du conte du Québec. En plus des artistes venant, comme il se doit, de la Belle Province et des autres régions de la francophonie, l’édition 2011 du FICQ met à l’honneur un conteur originaire du Venezuela – Victor Cova Correa – et un autre de la Pologne – Michal Malinowski (en raison de coupures budgétaires, les organisateurs ont malheureusement dû renoncer cette année au volet anglophone du festival).

Au cours du spectacle d’ouverture – la traditionnelle et désormais très attendue « Grande Nuit du conte » – se sont succédé douze artistes de l’oralité qui, en offrant aux festivaliers une soirée placée sous le signe de l’humour, de l’amour et de l’engagement, ont permis à la salle (pleine à craquer) de se faire une idée sans doute assez juste de la teneur générale que devraient avoir les dizaines de spectacles organisés dans les prochains jours à Montréal et en région.

Nabila Ben Youssef a ouvert le bal avec une performance plus proche du sketch humoristique que du conte proprement dit. Sans se garder d’exploiter clichés attendus et faciles caricatures, la porte-parole du festival sut tirer une vive hilarité des spectateurs avec l’histoire d’une émigrante tunisienne exposant à sa mère et aux autres membres de sa famille quelques-unes des différences majeures opposant les mœurs sexuelles des Montréalais et celles des Maghrébins traditionalistes. Éric Gauthier a ensuite quelque peu déçu en reprenant pour une énième fois, sans surprise et sans grande vitalité, l’histoire du clochard Barnabé fasciné par les jambes magnifiques d’une religieuse. J’aimerais pouvoir espérer qu’il réserve ce qu’il a de meilleur et de plus neuf pour les nombreux autres spectacles au cours desquels il doit se produire dans les prochains jours…

Le Français Claude Delsol a heureusement redressé la barre avec une performance de conteur-prestidigitateur attachante dans sa façon d’être volontairement maladroite. Claudette L’Heureux, en très grande forme, a poursuivi en tricotant sur le vif un conte de ceinture fléchée royale directement sorti des tiroirs à double-fond du magasin général paternel. Non moins expert dans l’art du tissage, le Belgo-Algérien Fahem Abes a livré avec une sobriété redoutablement efficace, rappelant Jihad Darwiche, une histoire traditionnelle de sorcière, d’ogre et de brigand à laquelle succédait une série de devinettes pour le moins déroutantes… Il a continué à éblouir le lendemain, dans un registre plus adulte, lors de la soirée des « Contes coquins » (présentée à l’auditorium Le Prévost) où il a, entre autres, parlé d’un organe surdimensionné pouvant successivement faire office de turban, de ceinture, de manteau et… de ligne de pêche ! Bertrand N’Zoutani a terminé la première partie de la « Grande Nuit » avec un désopilant conte macabre où des rencontres inopinées entre éternuements, cimetières et prénoms produisent les conséquences les plus funestes…

Au retour de l’entracte, Robert Seven Crows ensorcela le public avec une histoire d’amour entre une jeune fille souffre-douleur et le guerrier invisible dont rêvent toutes les belles. Catherine Gaillard est revenue avec ironie sur les similitudes étonnantes rapprochant la Suisse et le Québec, avant de passer au récit assez traditionnel d’une innocente de village. Sa performance et le sujet de son récit auront été plus intéressants le lendemain, lors de la soirée des « Contes coquins », où elle a étonné tout le monde avec un conte de science-fiction déjanté faisant l’apologie de l’amour saphique… Malgré une forte timidité et quelques maladresses avec la langue de Molière, Michal Malinowski a su s’attirer la bienveillance du public grâce à une histoire moralisatrice sur le partage et la richesse. Gageons qu’il aura donné le meilleur de lui-même le lendemain, lors du spectacle pour enfants « Un Polonais sur la lune. Conte magique de Pologne », auquel je n’ai malheureusement pu assister. D’une tout autre aisance était Victor Cova Correa, qui alliait sourire enjoué, guitare et chanson à répondre pour parler d’un perroquet parvenant à vaincre la dictature par la seule force de sa parole et de son impertinence. Correa a été encore plus solide le lendemain, dans le registre coquin de son répertoire, en racontant comment les femmes des îles Saint-Paul i Gam se vengèrent de leurs maris partis pêcher la moule exotique en des contrées lointaines… Mais, avant ce second spectacle collectif brillamment animé par une Nadine Walsh aussi désopilante que sensuelle, la « Grande Nuit » s’est poursuivie avec Mike Burns qui, fidèle à sa manière de conter les yeux fermés, entremêla histoire traditionnelle, souvenirs de famille et bizarreries aperçues sur le boulevard Saint-Laurent, cet extraordinaire réservoir de merveilleux urbain… À ce moment, le meilleur était encore à venir : Kientega Pingdéwindé, du Burkina Faso, donna à la fin de la soirée l’éclat et les couleurs d’un feu d’artifice. À la suite d’un conte traditionnel plein d’humour et de musicalité, un étonnant conte à plusieurs personnages sur l’Afrique à l’heure de la mondialisation atteignait à une rare profondeur philosophique et politique.

Après deux spectacles éblouissants auxquels j’ai eu le plaisir d’assister, et un trop grand nombre d’autres que j’ai déjà manqués, le principal problème que le Festival me pose est de m’obliger à choisir qui j’irai maintenant entendre. Le bonheur de découvrir l’un se doublera du regret d’avoir renoncé à l’autre… La soirée de vendredi s’annonce particulièrement angoissante, puisque Pierre Labrèche rencontre Victor Cova Correa en une série de contes croisés Québec-Venezuela, tandis que Catherine Gaillard rappellera la vie haute en couleur de la révolutionnaire Flora Tristan et que Kientega Pingdéwindé introduira son public à la caste ancestrale des forgerons d’où est issue sa famille. Choix déchirants en perspective. Voilà ce que cause, en ses premiers jours, un festival d’une telle envergure : il nous fait aspirer au pouvoir d’ubiquité.

Yan Hamel, octobre 2011, Montréal.


Yan Hamel est professeur à l'Unité d’enseignement et de recherche en Sciences humaines, Lettres et Communications, à la Télé-université de Montréal. Il est responsable d’un cours universitaire à distance (3 crédits, 15 semaines) portant sur le conte au Québec. Ce cours porte en partie sur le spectacle Narrateurs atypiques pour un siècle hystérique. Yan Hamel est aussi coprésident de la Société sartrienne de l'Amérique du Nord / North American Sartre Society.
 

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