Voir le conte

Depuis 18 ans, j’organise le festival du conte LES JOURS SONT CONTÉS EN ESTRIE. Dix-huit années à rencontrer des conteurs venus d’origines diverses. Un grand privilège. Au fil du temps, plusieurs sont revenus, sont devenus des amis.
Avec eux, j’ai pu commencer lentement à comprendre leur art : LE CONTE.
Les premières années, j’ai sans doute fait comme la plupart des gens : écouter les contes pour le simple plaisir d’écouter une histoire. Un divertissement fort agréable et, comme pour toutes les autres disciplines, certains artistes m’emportaient plus que d’autres. Je me souviens particulièrement de Ndjouga Sarr (Sénégal) qui était venu conter à la bibliothèque municipale de Sherbrooke et qui, pour la première fois, me faisait « voir » le conte… en couleurs! Et pourtant, Ndjouga était déroutant. Ses contes n’avaient pas de fin, pas de chute… tout d’un coup, c’était terminé, il passait à une autre histoire!
Voir le conte, cela m’est arrivé souvent par la suite, et de plus en plus souvent. Or, ce n’est que plus récemment que cette question des images, cette idée de voir le conte est devenue plus claire. Bien sûr, je voyais bien des images dans ma tête, mais je ne réalisais pas que c’était une des particularités du conte. Avec un bon livre aussi je me faisais des images. Qu’est-ce donc qui faisait que d’entendre un conte et de le voir était si différent que de lire un livre et de voir l’histoire? Les gens. En lisant mon livre, j’étais seule. En écoutant un conte, nous étions un groupe. Qui non seulement était constitué de gens qui, chacun, voyaient des images différentes pour la même histoire, mais qui, par leur attention, leur adhésion, faisaient en sorte que le conteur était porté par leur énergie, leur émotion et rendait, par le fait même, ses images encore plus fortes, encore plus prenantes.
C’est une différence. Cela n’enlève rien au fait que je me retrouve seule, avec délectation, pour lire un livre. Mais cela fait que lorsque j’ai la chance d’écouter un conte en compagnie de plusieurs personnes qui aiment écouter des contes, qui aiment celui qui les porte, cela donne une intensité que je ne peux pas ressentir lorsque je suis seule. Cette rencontre, ce partage, ce voyage en commun dans un pays que chacun voit de manière différente, n’est possible qu’en présence, ici et maintenant!
C’est encore bien différent lorsque je suis au théâtre, où en général, les comédiens sont dans leurs rôles et dans un monde hors du mien. Ou au cinéma. Ou devant un monologuiste ou un humoriste, dont le texte ne bougera pas, même si je suis accrochée à leurs lèvres. Une lecture de texte devant public est une activité encore bien différente et souvent aussi extrêmement agréable, lorsque les lecteurs sont de grands lecteurs.
Bref, le conte a ceci de singulier qu’il s’élabore à partir d’une trame et que son « habillage » se fait en public, avec tous les risques que cela comporte. Le conteur est constamment en équilibre sur le fil rouge de son histoire puisque ses images, si elles sont bien ancrées, varient selon le contexte, le temps qu’il fait, et surtout, surtout, la «présence» du public. Cette «présence», je l’ai expérimentée bien des fois depuis 18 ans et j’en ai tiré non seulement un plaisir immense, mais aussi une manière tout à fait différente d’écouter, d’entendre, d’observer, de regarder, de sentir, de toucher… d’être!


Petronella van Dijk
Directrice
Productions Littorale
138, rue Wellington nord, 2e
Sherbrooke, Québec J1H 5C5
819.566.6996
littorale@sympatico.ca
www.productionslittorale.com
 

Section: