Rencontre avec André Lemelin : regard d’un conteur sur le conte

 J’observe attentivement la mine des enfants réunis en ce dimanche matin au Théâtre de l’Esquisse pour le lancement du premier tome des Aventures de Pollux et d’Optimus, Le Château noir, absorbant chacun des mots et des expressions d’André Lemelin. Celui-ci, on le sent, prend un grand plaisir à raconter l’histoire de Pollux, petit garçon ordinaire, chargé malgré lui de sauver les habitants du Royaume merveilleux privé de toute lumière, à cette jeunesse qu’il faut conquérir pour, comme il le dit lui-même, assurer la pérennité du conte québécois.

Certains dans la salle rient ; d’autres paraissent dégoûtés ou effrayés à l’idée d’être confrontés à un ver de terre géant, à l’instar du héros.

Néanmoins, tous applaudissent. Assurément, ce premier tome d’une série de trois livres trouve preneur auprès du jeune public, auquel le conteur s’adresse pour la première fois. Ce roman jeunesse marque de plus son retour chez Planète rebelle, maison qu’il a fondée en 1997, avant de passer le flambeau à Marie-Fleurette Beaudoin, en 2002.

Après le spectacle et quelques dédicaces, il prend gentiment le temps de répondre à mes questions. Voici un petit compte rendu de notre entretien. Nous parlons d’abord de la revue Stop, publication qu’il dirige et fonde en 1986 afin de promouvoir le genre nouvellistique auquel lui-même s’identifie alors. Il rappelle que le conte trouvait déjà sa place au sein du magazine, mais que ce n’est qu’en 1995 que, personnellement, il amorce un virage complet vers le genre merveilleux et l’oralité, qui prend dès lors de plus en plus de place dans sa vie à tel point que, deux années plus tard, Planète rebelle voit le jour.

La nouvelle maison s’intéresse à la promotion de la transmission orale au Québec. Cela inclut, dès le début, autant le conte et la poésie que la production d’un contenu enregistré sur CD, à titre de complément et d’accompagnement de l’imprimé.

À la fois éditeur et performeur du conte, il est finalement amené, tant par curiosité que sa propre volonté, à explorer de nouvelles avenues qui le poussent à délaisser la vie éditoriale pour se tourner plutôt vers la scène et le spectacle. Il se dit content des suites données à Planète rebelle, notamment en ce qui a trait à la mise sur pied de collections jeunesse et de contenus pour enfants, trop souvent négligés et déconsidérés par le milieu littéraire, déplore-t-il. Lui-même, avec Les aventures de Pollux et d’Optimus, se rend compte du travail qu’exige le fait de s’adresser à un jeune public, malgré les différentes possibilités et la liberté qu’il semble y trouver.

Se définissant comme conteur traditionnel, avec pour seuls instruments sa chaise et sa parole, il se dit toutefois de plus en plus tenté par une approche expérimentale et artistique, proche d’une forme hybride alliant conte et autres arts, afin d’ajouter une poétique susceptible de toucher l’humanité en tout un chacun. Conquête d’une humanité sans doute nécessaire, me dis-je, à la survie d’une forme et d’un type de récit qui en est à un moment critique de son histoire, et ce, malgré une renaissance dans les années 1990 grâce à l’apport de conteurs professionnels tels que Michel Faubert, Jocelyn Bérubé, Joujou Turenne, et à l’émergence d’un nouveau public. L’enthousiasme de ces conteurs ne trouvant néanmoins pas d’écho auprès de structures défaillantes de promotion et de distribution de leur travail, André Lemelin dénonce une situation de surplace. Il fait davantage l’apologie de nouvelles formes artistiques devant être mises au profit du conte pour accéder à une plus grande liberté formelle, créer de nouveaux lieux de performance, de visibilité et de diffusion et rejoindre ainsi les futures générations.

Assurément, des contes et des conteurs comme André Lemelin, il y en aura toujours pour défendre et repousser les limites établies de ce genre héréditairement ancré dans notre mémoire collective. Puisse-t-il y avoir également des enfants rêveurs comme Pollux, dont on attend impatiemment la suite des aventures, déjà en cours d’écriture.

 

Victor Costa Lima

 

Crédit photo : Natasha sher