Quel avenir pour le conte ?

«Est-ce à dire que le conte se porte donc à merveille»

Quand j’étais encore enfant, l’automne arrivé, ma mère récoltait de son jardin les légumes que la terre lui avait donnés. Un vieux dicton de jardinière disait : “Les pelures des oignons sont épaisses, l’hiver sera dur et il y aura beaucoup de neige.” En voyant ma mère assise, un oignon dans une main et de l’autre, commençant à le peler, elle versait une larme. Était-ce à cause de l’oignon ou à cause de l’hiver terrible qu’elle voyait dedans, comme dans une boule de cristal ? En parodiant cette image d’enfance, questionnant ma boule de cristal imaginaire, je pourrais y lire, d’abord optimiste, que “la peau des conteurs est épaisse, les temps seront durs, mais ils passeront à travers”, ou bien pessimiste, que “trop de conteurs sont épais, les temps seront durs et le conte ne passera pas l’hiver”. N’ayant ni don de devin ni boule magique, c’est ailleurs et d’une autre manière que je dois questionner l’avenir du conte.

 

Le conte a un passé fabuleux et modeste en même temps ; c’est tout à son honneur ; il a un présent, quant à son avenir, il en a toujours un de toute façon. Au Québec, comme probablement partout en Occident, son histoire décline tragiquement vers la moitié du vingtième siècle et même avant ; il ne fait plus partie du décor social et culturel des villes et même des communautés rurales. Il n’était cependant pas complètement disparu, son feu intérieur couvait encore sous la cendre chaude, il attendait patiemment des souffles pour reprendre parole ; vieil art coriace, nourri jadis de racines de tous horizons jusqu’à produire un arbre du merveilleux, un arbre à palabres. Dans ses immenses branches, des fruits depuis longtemps y poussèrent et tombèrent dans les terreaux de tous les pays et jusque chez nous en terre d’Amérique française ; ses fruits avaient du corps ; étant fruits de paroles, il eurent besoin d’une langue pour être goûtés ; des noyaux durs roulèrent dans tous les coins du pays, des chantiers de bûcherons jusqu’aux plus humbles maisons des rangs de villages pour ainsi faire germer à leur tour des arbres à paroles, paroles de fraternité, de rêve et d’espoir, mais aussi paroles de survivance.

 

Dans notre histoire du vingtième siècle, l’industrialisation, le progrès à tout crin lui avaient déjà asséné un dur coup, mais ils n’ont pas eu raison de lui : je vous l’ai déjà dit, le conte est coriace, sa pelure est épaisse et il a “vu neiger”, comme on dit. Tel un vieux loup blessé et mal aimé, il s’est tapi à l’abri sous le vieil “arbre à palabres” déserté, attendant que le vent change de bord. Ce qui arriva beaucoup plus tard avec ce “renouveau du conte” qu’on a vu sortir de l’ombre, un retour d’une parole nouvelle que, personnellement, je n’aurais jamais pensé voir resurgir avec tant de vigueur. Et, force est de constater, le nombre de conteurs et conteuses membres du Regroupement du conte au Québec ; il faut aussi tenir compte des non-membres ou de ceux qui ont déserté l’organisme. Le nombre d’événements, de festivals ayant vu le jour est quand même étonnant si l’on pense qu’il y a à peine deux décennies, il n’y avait pratiquement rien, sauf à Québec où la braise avait déjà été soufflée.

 

Est-ce à dire que le conte se porte donc à merveille dans le meilleur des mondes ? Permettez-moi d’en douter. Il est entré, par son expansion, dans la grande vitrine publique et médiatique. Il lui faut justifier sa promotion. Il se doit de “performer”, non pas dans le sens de donner le meilleur de soi-même – ce qu’il faut bien sûr toujours faire, même avec seulement quelques oreilles devant soi –, mais dans le sens “spectaculaire”. Comme exemple, certains conteurs ou conteuses de grand talent ne seront jamais invités à tel ou tel événement parce qu’ils ne sont pas assez “drôles” ; j’ai entendu cet argument souvent. Il faut, semblerait-il, aller au goût du public, ne pas le perdre ou le rebuter avec trop de sérieux ou de gravité. Si l’on pousse ces critères plus loin, c’est un grand pan de la fonction du conte qui est évacué en même temps qu’une grande partie de sa raison d’être depuis la nuit des temps. Quand un seul outil de travail – dans ce cas-ci le rire ou, disons, la comédie – devient une fin en soi et non un outil parmi d’autres, que reste-t-il de l’usage des autres outils ? Le coffre de l’artisan n’a alors que bien peu d’utilité ? Je me sens concerné par cette réalité ; je n’en ai pas non plus contre la technologie – je m’en sers également –, mais j’aurais une dent, si je peux dire, contre la liberté atrophiée du conteur n’étant plus “maître chez lui” et se retrouvant dans un engrenage, une spirale carburant à “l’excellence”, calquée sur les règles de l’industrie médiatique populaire et populiste du nivellement par le bas. J’exagère probablement : réaction de “vieux” devant le changement… Ajoutons que de nouvelles branches, certaines marginales, se sont également mises à croître dans l’arbre à palabres, et souvent en paroles amies comme “spoken word”, “slam”, performance poésie déclamée. Si le conte doit ajuster ses branches à ces nouvelles réalités, ne pouvant revendiquer son ancienneté, il doit au moins défendre ses positions.

 

Je suis toujours surpris de constater combien l’art du conte est mal connu, mal perçu par beaucoup de gens, étant le plus souvent synonyme de blagues, farces, récits plus ou moins personnels et comiques, dont le “moi” s’invente des aventures improbables tombant dans le nid de poule d’à côté, celui du “monologuiste” comique. Il y a encore du travail sur la planche.

 

J’avouerai humblement que le milieu du conte m’intéresse moins qu’avant ; ai-je fait mon temps ? Sans abandonner complètement le public dit “adulte”, mes goûts de raconter vont de plus en plus vers un public jeune, aux enfants où le conte peut encore avoir – et plus que jamais je dirais – une raison d’être dans leur vie souvent perturbée et immergée de technologies numériques.

 

Ouvrir des lieux conviviaux de pratique du conte, conquérir de nouveaux publics sont des tâches souhaitables pour l’avenir du conte, mais faut-il y parvenir à n’importe quel prix ? Le cercle peut être vicieux, car l’aide demandée pour y parvenir risque d’aller plutôt à un événement qui aura su antérieurement agrandir ses champs d’activités, et élargir son public, en faisant des concessions, souvent au détriment de sa programmation. Comment y arriver sans déroger de ses choix artistiques ? La survie d’un événement peut en dépendre.

 

Le conte, pour continuer encore sa quête millénaire, doit être, à mon avis, un chemin d’engagement et de combat : engagement social, combat pour un monde meilleur, terrain de réflexion sur le monde, miroir de son temps ; il doit être aussi création et invention tout en gardant en mémoire les œuvres fabuleuses du passé, car elles sont repères et garantes de l’avenir, comme on dit. Les nouvelles générations de conteurs et conteuses se pencheront, je l’espère, sur leur histoire commune comme sur la grande histoire des peuples et du conte lui-même ; ils et elles sauront connaître les répertoires anciens, ceux de leur terroir comme ceux des grandes cultures ayant façonné l’humanité, redevenir des passeurs, des phares de savoir éclairant nos nuits intérieures, des repères de sagesse et de vie meilleure, des êtres de réflexion et, pourquoi pas, d’exception. Je sais, c’est beaucoup demander, et je devrais d’abord le souhaiter à moi-même et à mes contemporains…

 

Quand même, soit dit entre nous, quel métier merveilleux où l’on n’a pas besoin d’étudier, de s’endetter de bourses d’études pour le faire, où l’on n’a pas besoin de diplômes, où il n’est pas nécessaire de pratiquer ses gammes, son instrument, ni de se mettre à jour des connaissances nouvelles du métier ; où l’on peut même être invité ailleurs dans le monde et être rémunéré pour le faire. Quels domaines artistiques ou autres possèdent tous ces grands avantages ? Ils sont très, très rares. À tous les praticiens d’en prendre conscience, de retrousser leurs “branches” et de se mettre au “bouleau” ; si le conte a un bel avenir devant lui – ce que je pense –, il doit conserver l’humilité de sa grandeur d’âme.

 

Extrait d’une publication à venir, Jocelyn Bérubé, «Témoin du temps, observateur du présent : le conte / actes de la rencontre internationale de Sherbrooke» © Éditions Planète rebelle / Littorale, octobre 2010.

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