Nouveauté : Paroles tous azimuts

À l’ère de l’interdisciplinaire, prendre la parole sur scène, c’est aussi savoir choisir, voire combiner différents procédés narratifs qui empruntent aussi bien à la littérature, au théâtre et au conte qu’au cinéma et à la chanson. Il n’est pas rare de voir l’artiste métisser diverses formes d’oralité au point de donner corps à une parole sortant des sentiers battus, à une narration atypique parfois inédite. Certaines techniques (celles du flashback, de la narration au « je », du pastiche, de la parole contée-chantée et du mélange des niveaux de discours, pour ne nommer que celles-là) représentent autant d’occasions qui s’offrent aux narrateurs atypiques pour capter l’attention d’un auditoire de plus en plus diversifié. À la grande scène comme au café du coin, leur parole est reine, une parole souveraine et libérée faisant fi des étiquettes, mélangeant allègrement les genres avec bonheur et originalité et démontrant un faible pour le monologue décalé.

Les narrateurs atypiques – ces verbomoteurs du nouveau millénaire adeptes de la parole transgenre – oscillent constamment entre le conte à géométrie variable et le monologue tous azimuts, en passant par le slam sublimé, le récit de vie affabulé, l’humour déjanté et encore bien d’autres modes d’expression orale. Ces hauts parleurs semant à tout vent leurs neurones délinquants déploient leurs talents de « métisseurs » sur les seuils servant à délimiter le dedans du dehors des différents genres peuplant les arts de l’oralité.

Les narrateurs atypiques sont des gens de parole sans domicile fixe. Ils logent leurs histoires aussi bien derrière que devant le quatrième mur. Tel Humpty Dumpty, leur lieu préféré est le sommet du muret, assis là, les pieds ballants et risquant à chaque instant de chuter vers l’avant ou vers l’arrière. Regroupés dans le livre avec CD intitulé Narrateurs atypiques pour un siècle hystérique, publié chez Planète rebelle, Mathieu Lippé, France Arbour (texte d’Yvan Bienvenue), Nathalie Derome, Arleen Thibault, Dany L. Boucher, Franck Sylvestre, Marie-France Bancel, Simon Gauthier, Éric Michaud et Nadine Walsh, sous l’égide de votre humble serviteur, ne sont que la pointe de l’iceberg du phénomène. Se ressourçant à même la parole exploratrice, voire transgressive, leurs langues se déploient au sein du chaos, se donnent corps et âme entre l’arbre et l’écorce. Le narrateur atypique a fait de l’arbre de tous les possibles son propre arbre généalogique.

Enfants du bois rond et du béton, ces amants de la parole décomplexée surfent constamment sur l’inusité, actualisant ainsi les arcanes abyssales de la tradition orale. Par le seul souffle de leur verbe, ils soulèvent d’imposants blocs erratiques, parsemant nos monts et rivières, puis les font se déplacer à la vitesse de la lumière dans d’incessants allers-retours entre l’ici et l’ailleurs. Les narrateurs atypiques sont les arbres cachant la forêt, ils font partie de ces éclaireurs vigilants s’assurant que la parole ne se fige en un magma insignifiant, veillant à ce que l’image des écrans plats n’envahisse tout l’espace onirique de nos inconscients vacillants. À cheval sur la tradition et la modernité, ils donnent un cadre aux images éclatées de notre réalité pour que puisse enfin se dégager un sens de ces agrégats de signes apparemment sans rapport entre eux. De ce fait, l’ivresse provoquée par les pouvoirs hypnotiques du narrateur amène l’auditeur à franchir la frontière entre le vraisemblable et l’invraisemblable, à explorer un monde en marge du réel, à accepter ce qui est étrange et incertain.

À travers les dédales de la tradition orale, les narrateurs atypiques résistent au règne de l’image-écran en recourant à la puissance de l’évocation. Par la magie de leur verbe, ils détournent les images branchées sur les représentations hollywoodiennes du monde, ils déplacent l’image de son cadre de référence habituel (celui du grand écran) et amènent leurs auditeurs à construire et à explorer leur propre banque d’images. Les images du narrateur atypique sont polysémiques et laissent libre cours à l’interprétation de qui sait les accueillir. Ces images racontent un élément « apparemment » banal – occulté par la plupart d’entre nous –, élément qui nous réapparaît alors chargé de sens, tout en investissant la terra incognita de notre psyché de manière à nous entraîner vers ces lieux à l’écart du monde où l’imaginaire est roi. Ces images sont en définitive de douces invitations à nous égarer quelque peu en marge du monde réel. Elles réenchantent notre quotidien.

Que peut-il y avoir de plus atypique dans le livre-CD ci-avant évoqué sinon la présence d’un conteur traditionnel antillais. Quel est le lien avec la narration atypique, me direz-vous ? Sans les histoires de tapis volant et de sorcier vaudou, sans les contes de canot volant et de diable beau danseur, sans les merveilleux contes étiologiques amérindiens, tous et chacun terreaux fertiles pour les narrateurs à tous crins et de tout temps, il n’y aurait pas eu d’expérimentation narrative possible faite de constants emprunts au passé pour mieux dire le présent. Bref, sans conteurs traditionnels, il n’y aurait jamais eu de narrateurs atypiques. Ils sont l’alpha et l’oméga des arts de la parole, de la plus traditionnelle à la plus expérimentale. Laisser la tradition s’exprimer dans les labyrinthes de la narration atypique, c’est délaisser les vaines querelles des anciens et des modernes, guerres de clochers aussi stériles que celles sévissant dans nos villages d’antan.

Enfin, sachez que le repaire à ciel ouvert des narrateurs atypiques n’est pas exclusif mais bien inclusif. Empiétant sur les frontières des diverses formes de narration qui quadrillent la vaste étendue des arts de la parole, ce repaire perdurera le temps de permettre aux narrateurs en tous genres de se bâtir une demeure à leur mesure, de reprendre leur souffle afin d’assumer dans la continuité leur spécificité. Puis, l’heure venue, cet antre disparaîtra pour mieux renaître de ses cendres en un autre lieu, en un autre temps.

Jean-Marc Massie


 

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