« Mon père me racontait »

L’écriture est sédentaire, la parole est nomade. La parole est la fille du souffle. Elle prend naissance dans l’œil de celui qui la porte. La parole s’accompagne du ton de la voix, du geste, de la pause. La parole est vivante et cette vie se retrouve exclue du papier imprimé, figé, sédentaire.
Ce texte a été écrit pour Robert Seven Crows (Bob Bourdon) pour la pièce
Matitowapan, Mon père me racontait,
de Gaétan Gingras (danseur chorégraphe qui voulait ajouter la parole, le conte à la danse). Par la suite, il a été publié dans le collectif AIMITITAU, éditions Mémoire d’encrier, projet chapeauté par Laure Morali.

* * *

« Mon père me racontait »

Mon père était ce qu’on appelle chez nous un homme des bois. Il pouvait parfois être aussi dur que le bois du chêne, mais parfois aussi souple que le bois du saule. Mais de ça, je pense que ma mère pourrait vous en parler mieux que moi !

Aujourd’hui, ma grand-mère fêterait ses 92 ans.
Jeune, c’était une femme magnifique et très rusée.

° Lorsqu’elle rencontra le premier homme qui lui sembla intéressant, elle voulut savoir s’il était capable de lui fabriquer des raquettes à neige. Il lui assura que oui, il savait comment faire.

Elle lui demanda quand elles seraient prêtes. Il répondit qu’il ne savait pas. Elle poursuivit son chemin.

° Lorsqu’elle rencontra le deuxième homme qui lui sembla intéressant, elle voulut savoir s’il était capable de lui fabriquer les raquettes. Il lui assura que oui, il savait comment faire.

Elle lui demanda quand elles seraient prêtes. Il répondit qu’il n’avait pas le temps pour l’instant, mais que bientôt il regarderait ça.

Elle poursuivit son chemin.

° Lorsqu’elle rencontra le troisième homme qui lui sembla intéressant, elle voulut savoir s’il était capable de lui fabriquer les raquettes. Il lui assura que oui, il savait comment faire.

Elle lui demanda quand elles seraient prêtes. Il lui répondit qu’il commençait tout de suite.

Elle resta.

Ces deux-là ont eu des années et des années de complicité.

Parfois, c’était devenu un jeu entre eux, elle menaçait de lui couper la longue tresse blanche qui lui tombait dans le milieu du dos si, un jour, il osait faire la dernière traversée avant elle…

Ce jour, fatalement, arriva. Il est tombé gravement malade et s’est retrouvé devant la grande porte. Ma grand-mère lui dit alors qu’elle ne pouvait pas l’accompagner de l’autre côté, que ce n’était pas son temps à elle. Pas encore. Elle lui demanda d’embrasser ceux qui étaient déjà de l’autre côté, ma sœur… mon frère… et coupa la fameuse tresse blanche…

Au petit jour, il franchit la grande porte pour la dernière traversée. Je sais que ma grand-mère sait qu’elle a aidé au passage de son homme. Par contre, je ne sais pas ce que grand-père aurait gardé si c’était elle qui avait traversé avant lui !!!

En tout cas, c’est moi qui ai reçu son petit panier d’écorce de bouleau. Et puis, la tresse se promène dans la famille depuis ce temps-là. Actuellement, elle est avec Gérémy, je crois !

Mon père était un homme silencieux. Il nous en a raconté des choses dans ses silences !

Il passait beaucoup de temps dans son canot, à la pêche. Il remplissait les réserves de toute la famille et parfois même celles des amis. Nous comprenions, sans qu’il ait besoin de le dire, que la pêche et le silence étaient une bonne combinaison. Nous avons appris à méditer, même si nous ne connaissions pas encore ce mot-là !

J’ai toujours aimé aller à la pêche et dans le bois avec mon père. Encore aujourd’hui, sans mon père, j’ai besoin de ça.

Il m’a transmis son respect de la nature. Je l’entends encore chialer à cause des canettes de bière vides que nous trouvions dans le bois. Il n’aurait pas fallu qu’il poigne les gars qui avaient laissé ça là. Ils auraient su de quel bois il se chauffait ! Moi, je n’aurais rien eu contre ça, car je savais que ce qu’il nous racontait était vrai. Il était grand, mon père. Tout le monde le respectait, probablement parce qu’il se respectait.

J’ai compris tant de choses juste en le regardant. Il m’a montré bien souvent à quel point il jugeait important de laisser à la génération future des éléments qui traversent le temps, et important aussi de ne pas avoir honte de sa signature pour sa progéniture.

Quand le jardin et la « shed à bois » étaient au maximum de leur capacité, mon père nous montrait comme nous étions riches. Et moi, dans ma tête, avec ce que j’entendais à l’extérieur de chez nous (surtout à l’école), je pensais que nous étions bien pauvres. Je sais maintenant qu’il ne m’a pas raconté n’importe quoi.

À sa façon, il nous lançait des défis. Nous regardions notre père se faire un sandwich avec de grosses tranches d’oignons et un peu de sel, puis mordre dedans comme si de rien n’était !!!

En plus, dans ce temps-là, c’était de vrais oignons qui goûtaient bien fort ! Ça m’impressionnait chaque fois. Alors moi aussi, je me faisais des sandwichs aux oignons et j’essayais de ne pas faire de grimaces. Je voulais que mon père soit fier de moi.

Je parle de ça parfois à des amis et je réalise que nous étions les seuls à manger des sandwichs aux oignons. Il savait être drôle sans parler, de la même façon qu’il nous racontait sans parler.

C’était une coutume chez nous de célébrer les enfants à l’arrivée de leurs sept ans. Cette journée-là, nous la passions avec « popa ». Selon lui, lorsque les premières dents tombent pour faire place aux dents d’adulte, c’est le signe d’un des passages importants de la vie qui valent d’être soulignés.

Ce matin-là, nous sommes partis, mon père et moi. Après quelques minutes de marche, nous avons trouvé un loup mort. Mon père m’a expliqué que c’était un bon signe, que la médecine du loup, c’était bon pour moi. Avec des pinces, il a pris les dents du loup et il en a mis une dans un petit sac de médecine que j’ai reçu avec un couteau qu’il avait bien aiguisé, devant moi, avant de me le donner.

Puis, il m’a annoncé que je devais me faire une petite coupure avec mon couteau afin qu’il y ait un respect entre le couteau et moi… Laissez-moi vous dire que, du haut de mes sept ans, ça m’a pris un bon bout de temps avant de me décider ! Quand finalement j’ai réussi à faire couler un peu de sang, une goutte ou deux, mon père a dit que je pouvais maintenant marcher avec mon couteau, car je commençais à marcher dans le sentier des hommes. J’étais très fier et c’est vrai qu’à partir de cette journée-là, je me suis senti différent.

Chez nous, dans notre camp de bois rond, nous nous chauffions au bois et chaque fois que « popa » allait marcher en forêt, il revenait avec plein d’écorce de bouleau dans son manteau.

Ça nous faisait bien rire, nous autres, de voir notre père revenir avec un gros ventre. Savez-vous quoi ? C’est moi maintenant qui reviens à la maison en bonhomme au gros ventre !

Dans notre camp de bois rond, il m’a enseigné comment partir un feu. Il prenait de l’écorce de bouleau qu’il déchirait en fines lisières, puis ajoutait un peu de petit bois sec. Il craquait une allumette et, chaque fois, ça marchait, le feu prenait. Par la suite, il plaçait quelques grosses bûches.

Nous, nous observions. Il nous suffisait de voir le feu, d’entendre le crépitement et, déjà, nous avions un peu plus chaud, et ça même s’il y avait encore de la boucane qui nous sortait par la bouche et que la petite boule rouge du thermomètre n’avait pas encore bougé d’un poil.

Au printemps, il mettait des chalumeaux au tronc du bouleau et nous buvions de cette eau. Mon père expliquait que c’était bon pour notre sève à nous. Mais nous, nous en buvions parce que c’était bon au goût. Il racontait aussi que le bouleau représente la vérité, car il est droit et que sa couleur blanche tranche avec les autres arbres en forêt.

Quand mon père a traversé, j’ai trouvé dans ses affaires un petit bout de papier sur lequel était écrit, un peu comme une prière, un court poème de Bernard Assiniwi.

Ô mon écorce de bouleau
Sous la pluie de l’automne, tu sais te conserver

Ô mon écorce de bouleau
Aux braises du feu, tu sais résister

Ô mon écorce de bouleau
Sur les eaux, tu sais si bien flotter

Ô mon écorce de bouleau
Le temps, tu sais mépriser

Même le cèdre ne te survit
Même la terre ne te flétrit

Ô mon bouleau, source de vie
Ô mon bouleau, toi mon ami

Mon père, je l’écoute maintenant à travers le vent.
Je pense que je ne l’ai jamais entendu aussi souvent que maintenant…


* * *

C’est drôle, je réalise que les textes que j’écris sont, pour la plupart, portés par la parole, et non par le papier, petit cousin de mon frère Arbre.

J’ai l’immense privilège de vivre en bordure de la rivière La Lièvre avec la forêt derrière la maison. Lorsque nous revenons de tournée, je suis bien heureuse de m’y retrouver avec la possibilité de faire un feu, de cueillir l’écorce de bouleau et les framboises, comme je les cueillais avec ma grand-mère Rose (qui nous faisait les fameux renversés aux framboises qui sentaient tellement bon dans le camp).

Sentir l’odeur de la Terre et des feuilles mortes d’automne. Pêcher le poisson qui a mangé la grenouille. Cueillir les fleurs de pissenlits pour en faire un sirop à déguster avec les enfants.

J’ai toujours préféré faire pousser des légumes, plutôt que d’aller travailler pour faire de l’argent qui sert à acheter des légumes !!!

Le plaisir et la gratitude n’en sont que plus grands pour moi. De toute façon, la terre nous y forcera peut-être un jour, à ce retour.

En attendant, il fait bien trop beau dehors pour être derrière un clavier.

JoAn Pawnee Parent
Texte paru dans Aimititau ! Parlons-nous !, Mémoire d'encrier, 2008.