Lire des histoires

D’aussi loin que je me rappelle, j’ai souhaité lire. Dès que c’est devenu possible, j’ai lu, j’ai lu. J’ai dévoré tous les livres que je pouvais. Au début de la littérature jeunesse mais, très tôt, tout ce qui me tombait sous la main : la bibliothèque de mes parents, les titres dont j’avais entendu parler à travers d’autres lectures à la télévision ou à l’école.

 

Je voulais tout lire. Vite, au suivant ! aussitôt que je fermais la dernière page de mon livre. Jamais, depuis que j’ai 7 ans, je n’ai été un jour sans avoir un livre ouvert. Jamais.

 

C’est sans doute en partie grâce à ma mère qui nous racontait des histoires. Je me souviens parfaitement le rituel autour du conte du soir, surtout durant l’avent. Ma mère s’assoyait devant l’escalier du sous-sol ; mes frères et moi, chacun devant sa porte de chambre, nous écoutions les histoires d’orphelins perdus dans la tempête, de recherche du sapin de Noël parfait dans une forêt glaciale, de balade en traîneau du père Noël, de lutins, de magie...

 

J’ai commencé à écrire à l’âge de 9 ans quand j’ai perdu une chatte, un animal auquel j'étais très attachée. Peu avant, j’avais commencé à tenir un journal intime à la suite d’un accident de vélo. Mon premier texte de fiction, lui, avait été écrit en troisième année. C’était pour Noël. On devait le lire en classe et mon enseignante m’avait citée en exemple. J’avais raconté l’histoire d’une enfant qui va se choisir une poupée dans un magasin de jouets, ce dont je rêvais sans y avoir accès. Ma classe connaissait ma situation, mais c’est le courage de me livrer ainsi qui avait causé un étonnement mêlé d’empathie. C’est là que j’ai appris pour de bon ce qu’est la littérature.

 

Et j’ai grandi.

 

Et j’ai aimé le théâtre, la musique, la danse, la photographie et le cinéma. Le cinéma m’a avalée. J’ai fait des films, toujours avec le souci de garder le processus très artisanal, de rester vraie en entrevue, d’écouter généreusement les gens se raconter pendant toutes ces années. J’ai noté, coupé, agencé les paroles des autres avec la rage des passionnés.

 

Puis, ça m’a rattrapée. La lecture, l’écriture. Je suis retournée à l’université.

 

Entre-temps, j’ai eu deux enfants. Deux garçons. Le plus vieux est d’une beauté un peu exotique, il a du sang marocain. Il est sensible, d’une maturité de cœur renversante pour un jeune garçon de 10 ans. Et il n’aimait pas lire mon Sami. Jusqu’à ce que moi, je frappe à la porte de Planète rebelle.

 

Cherchant du travail après mon baccalauréat, j’ai envoyé mon c.v. J’ai souhaité m’épanouir dans une maison d’édition en affinité avec mon intérêt pour l’oralité dans son sens le plus large. Je suis là, j’apprends les métiers de l’édition avec des artistes dont la générosité de cœur et le besoin de communiquer sont aussi profonds que les miens. Des conteurs, des artisans qui partagent ce qu’est la nature humaine dans une sorte de vérité qui demeure insaisissable mais qui passe, furtive, en coup de vent ou en caresse, selon leur personnalité.

 

Mon Sami n’aimait pas lire. Trop long. Pas intéressant. Trop difficile. Je ne comprends rien.

 

Mais, Sami, maman travaille dans un endroit où on fabrique des livres, parce que lire rapproche des autres ! Tu vas trouver un jour un livre qui va te parler juste à toi et ensuite tu ne pourras plus t’en passer.

J’ai cherché des livres, des albums jeunesse qui pouvaient faire écho à sa sensibilité.

Oui… mais il fallait que je lise moi-même.

C’est un début.

Alors, de débuts en débuts, j’ai fait des concessions. J’ai cru bon lui acheter une tablette pour qu’il lise des livres électroniques.

Oui… mais il voulait plutôt que je lui installe des jeux.

 

Alors, je me suis acharnée. Je l’ai emmené au lancement de Les bateaux volants d’Alexandre et Mathieu Vanasse. Rencontrer les auteurs, génial ! Faire dédicacer son exemplaire, trop cool !

 

En rentrant à la maison, j’ai mis le CD dans la voiture. On a eu le temps, entre le Plateau-Mont-Royal et le quartier Saint-Michel, d’écouter l’histoire au complet. Il a aimé.

 

Encore, qu’il a dit.

 

J’ai répondu : Non. Lis, maintenant.

 

Il l’a lu. Trois fois, quatre fois. Et il a aimé Minou, minou après. Il avait les larmes aux yeux, le grand Sami. Il a aimé La journée des pets et des rots, on a tellement ri ! Il a aimé Fatoumata, même s’il était un brin scandalisé par l’arrogance de la petite Africaine. Il a aimé Gros Paul, Pierre et les voyous, Histoires horrifiques et Contes du ciel et de la terre. Puis, il s’est mis à lire Contes d’Irlande.

 

Maintenant, il choisit d’autres livres aussi. Ceux que maman fabrique et ceux qui l’attirent, lui. Il lit, par lui-même, des polars pour enfants, des albums philosophiques, des livres scientifiques, au grand désespoir de son enseignant qui n’arrive plus à le suivre dans les galaxies éloignées où sa curiosité l’entraîne. Avec le sourire d’un homme ému par le chemin que son élève a parcouru depuis le début de l’année, M. Jean m’a dit : « J’aimerais qu’il revienne un peu sur terre faire ses mathématiques de base, au lieu de me parler de Gliese 581 g 1, mais je vois qu’avec lui, s’il faisait les effort qu’il faut, sky is the limit. »

 

Maman est fière d’avoir forcé un peu pour que son Sami lise. Pas pour qu’il « réussisse » à l’école. Pas pour qu’il « travaille » son français. Pour qu’il partage, lui aussi, le vertige de la condition humaine avec ceux qui y consacrent leur vie, les raconteurs d’histoires.

 

Mes histoires à moi, souvent, elles sont trop dures pour les enfants. Mais en ce temps de l’Avent, je me retrouve toujours dans la magie gaspésienne de ma mère à souhaiter les tempêtes, les miracles, l’abondance, l’amour, et je puise dans sa candeur un peu de chaleur pour transmettre, à mon tour, ce sentiment qu’on raconte encore, ce sentiment tout humain qu’est l’espoir. Et malgré toutes les erreurs de l’année, toutes les déceptions demeure une petite flamme qui ne s’éteint pas, une confiance inébranlable en quelque chose de plus grand. Quelque chose qui ne s’explique pas, mais qui se raconte.

 

- Mélitza Charest

 

1Planète extra système solaire découverte récemment, qui a le potentiel d’accueillir la vie.

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