Le maître-artisan

Dans le milieu du conte, il est de bon ton de parler du contage comme d’un artisanat (voir notamment le chapitre « Patience de l’arrosage », de Luidgi Rignanese, dans L’art du conte en dix leçons, Planète rebelle, 2007). Mais qu’est-ce que ça veut dire au juste ?

Cette question m’a fait repenser à une fable chinoise qu’avait présentée la conteuse et intellectuelle brésilienne Regina Machado 1, lors d’une rencontre organisée en 2009 par les Productions Littorale. J’ai tenté de la traduire de l’anglais :

Autrefois, nous dit Zhuang Zhou, il était un maître-artisan qui créait de si beaux objets de bois que le roi lui-même demanda à connaître le secret de son art.

“Votre majesté, dit le menuisier, il n’y a pas de secret… mais il y a bien quelque chose. Voici comment je procède : lorsque je m’apprête à faire une table, je rassemble d’abord mes énergies et je calme mon esprit afin de parvenir à une paix absolue.

Je deviens indifférent à toute récompense ou gloire à conquérir. Quand je suis libre de l’influence de toutes ces considérations extérieures, je peux écouter la voix intérieure qui me dit clairement ce que je dois faire.

Mon habileté ainsi concentrée, je prends ma hache. Je m’assure qu’elle soit parfaitement affilée, qu’elle tienne confortablement dans ma main et qu’elle devienne le prolongement de mon bras. Alors, j’entre dans la forêt.

Je cherche le bon arbre : l’arbre qui attend de devenir ma table. Et lorsque je le trouve, je lui demande : ‘Qu’ai-je à t’offrir et qu’as-tu à m’offrir ?’

Alors, j’abats l’arbre et je me mets au travail. Comme mes maîtres me l’ont enseigné, je mets alors mon talent et ma pensée en relation avec les qualités naturelles du bois.”

Le roi dit alors :
“Lorsque la table est terminée, elle a sur moi un effet magique. Je ne peux la traiter comme n’importe quelle autre table. Quelle est la nature de cette magie ?”

“Votre majesté, répondit le menuisier, ce que vous appelez ‘magie’ provient de ce que je viens de vous expliquer.”

Les éléments dont il est question dans ce conte m’apparaissent tous fondamentaux : l’importance de développer une éthique de travail, d’affûter ses outils (corps, voix, prestance) et de découvrir comment ils peuvent servir le conte, se souvenir des enseignements des maîtres, travailler à mettre en valeur les « qualités naturelles » de l’histoire, etc. Mais c’est la question du rapport au répertoire qui m’avait interpellé et qui m’interpelle encore.

Comment « entrer dans la forêt » dans le foisonnement des contes et savoir choisir le « bon arbre », celui « qui attend de devenir [notre] table » (la bonne histoire à s’approprier) ? En quelque sorte, comment savoir identifier le diamant brut qu’il faudra ensuite travailler et polir ; faire des choix, décider de ne pas conter certaines histoires pour en privilégier d’autres…

Je remercie Regina Machado – et Zhuang Zhou ! – pour cette idée d’entrer en dialogue avec un conte qu’on a trouvé et qu’on a envie de conter: « Qu’ai-je à t’offrir et qu’as-tu à m’offrir? » Comment, avec ma personnalité, vais-je teinter cette histoire ? Que puis-je apporter de classique ou d’original, d’hybride et de contemporain, de réinterprétation, dans ma manière de la raconter ? Et comment le fait d’introduire ce conte dans mon répertoire va colorer mes autres contes et influer sur moi, comme conteur ?

Dès lors, le rapport artistique entretenu avec la matière contée devient plus viscéral qu’intellectuel. Assez proche, finalement, de celui que la tisserande, l’ébéniste ou l’orfèvre entretiennent avec leurs matériaux.

Jean-Sébastien Dubé
Site à découvrir : http://tenirconte.wordpress.com


Note :
1. Elle contribue par ailleurs à l’ouvrage Le conte : témoin du temps, observateur du présent, Planète rebelle, 2010.

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