"Le départ", de Renée Robitaille, « Hommes de pioche » (extrait)

— Maman, pourquoi t’as une grosse valise ? m’a demandé mon fils.
— C’est parce que je m’en vais présenter un spectacle.
— Où ça ?
— Au bout du monde, Arthur. En Abitibi-Témiscamingue.
— En habit de quoi ? m’a-t-il demandé avec les sourcils pentus.
Je me suis agenouillée, il s’est blotti contre moi.
— L’Abitibi-Témiscamingue, c’est là où j’ai grandi, Arthur.

On ne raconte pas tout aux enfants.
Pour faire simple,
j’ai expliqué à mon fils que l’Abitibi,
c’est le pays des géants.

— Hein ? Des géants ? Des vrais ?
— Bien sûr, Arthur ! En Abitibi, tout est immense : les maringouins sont gros comme des corbeaux. Même les tracteurs sont gigantesques, là-bas. Hauts comme des maisons. Sais-tu où ils vivent, ces tracteurs-là ? Au-dessous de la terre ! Parce qu’ils fouillent, ils creusent, ils cherchent des pépites !!!
— Pour faire des biscuits ?
— Non, Arthur, des pépites d’or ! Grosses comme des pamplemousses.
— Pouah chiche ! Moi, je déteste les pamplemousses ! a-t-il rétorqué, l’air dégoûté.
— Bon… Qu’est-ce que tu aimes, toi, alors ?
— … les bonbons !

J’ai poussé un soupir exaspéré.
J’aurais dû m’y attendre, à celle-là.
Pour une fois, j’ai trouvé à lui répondre quelque chose qui l’a piqué :
— Les bonbons, hein ?… Savais-tu qu’en Abitibi, la gomme pousse dans les épinettes ? Et quand il vente fort, ça fait des ballounes et ça te pète dans le toupet !

Là, je l’avais accroché.
Il me suivait des yeux
et buvait mes mots comme un bon lait chaud.
Alors j’ai continué :
— En Abitibi, c’est là qu’il y a la plus grosse tempête de neige au monde. Ça arrive autour de la Saint-Jean-Baptiste. On appelle ça la « tempête des ressorts » ! Parce que quand elle arrive, toi, tu ressors tes mitaines, ressors tes bottes, ressors ta tuque…

Pour faire vraiment simple,
j’aurais peut-être dû lui dire qu’Abitibi,
c’est un mot algonquin qui veut dire :
là où les eaux se séparent.
Quand on regarde l’Abitibi du haut des airs,
on aperçoit les rivières
qui sont toutes tortueuses.
On dirait qu’elles se chicanent,
qu’elles se séparent,
puis, tout à coup,
qu’elles se retrouvent,
s’enlacent,
s’embrassent,
et qu’elles rigolent.
Un peu comme les géants qui vivent là-bas, finalement.

C’est à ce moment-là qu’il est devenu sérieux et qu’il m’a demandé :
— Maman, tu vas leur raconter des histoires, aux géants ?
— Oui, je vais leur raconter une grande histoire, qui m’est arrivée quand tu étais encore une petite montagne dans mon ventre.

J’étais au pays des mille et une tomates.

Renée Robitaille, « Le départ », dans Hommes de pioche.
 

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