« À la recherche de Leonard Cohen » par Nicolas Bonneau

J’habitais à Montréal depuis plusieurs mois déjà, venu ici faire une coupure avec ma vie parisienne : envie de changement, rencontrer l’hiver, connaître les cousins québécois et vérifier le cliché du maudit Français. Vous connaissez la différence entre un Français et un maudit Français ? Le Français est de passage, le maudit Français, lui, il reste ! 

D’ailleurs, j’ai bien failli rester, étant tombé en amour avec une Québécoise, mais ça, c’est une autre histoire…

Je suis arrivé en novembre et me suis trouvé une chambre à louer, sur le Plateau, au coin de Berri et Mont-Royal. Pas pire comme quartier. 

Et avant de venir, je pensais secrètement : quand je serai à Montréal, ça serait vraiment chouette si je pouvais rencontrer Leonard Cohen. Vous connaissez Leonard Cohen ? Le chanteur, né ici, à Montréal ? Dans mon adolescence, j’écoutais tous ses disques, je lisais ses livres, poèmes et romans. Je suivais son parcours au gré des rares interviews qu’il accordait. Et aujourd’hui encore, je suis fan de Leonard Cohen ! I’m your fan!, pour paraphraser le titre d’une de ses chansons.

J’ai toujours aimé l’imaginer dans une chambre miteuse du Chelsea Hotel à New York, avec son petit clavier au son de jouet d’enfant, enregistrant sur un vieux 4 pistes, ou écrivant toute la nuit sur une vieille machine à écrire Stenton. Je l’imaginais, perdu dans les excès hallucinatoires et sexuels des années 1960, des années dont Leonard Cohen dit que « si vous les avez vécues, réellement vécues, alors il est impossible de s’en souvenir ». Je le voyais sur l’île d’Hydra, en Grèce, marchant en direction du port, au milieu des ânes, des maisons blanches et bleues, avec à ses côtés une femme, peut-être Nico, la chanteuse du Velvet Underground morte sur son vélo, peut-être Suzanne, celle du titre de sa chanson, peut-être cette femme à la longue chevelure fleurie qui orne la pochette noir et blanc d’un de ses disques… Je me souviens d’une couverture de magazine du début des années 1990 où, le crâne rasé et des baskets Nike aux pieds, il posait dans une robe bouddhiste, près d’un monastère perché sur une colline de Los Angeles. Curieux !

Mais, finalement, ce n’était pas pour tout cela que je l’aimais, c’était pour ses mots. Même quand je ne comprenais pas l’anglais, je sentais clairement que ses paroles m’imprégnaient, résonnaient en moi. Peut-être même encore plus à cause de l’anglais, de la langue étrangère, qui me faisait entrevoir un continent mystérieux. Sa voix aussi, grave, traînante et sensuelle. Marmonneuse. Quand j’étais môme, il y avait un chanteur près de chez moi, post-baba cool, qui traduisait ses chansons en français et les chantait dans les cafés. La magie en moins. On a les folk singers qu’on peut !

Puis, j’ai commencé à comprendre l’anglais, à le parler, mal certes, avec un accent frenchie à couper au couteau que je conserve aujourd’hui encore, mais à comprendre tout de même. Et pourtant, ses chansons restaient toujours aussi énigmatiques, et aujourd’hui encore, c’est ce mystère qui me plait. Alors, une fois débarqué à Montréal, la ville où il est né, lui le Juif nord-américain, je me suis mis en tête de le croiser ; comme ça, par hasard au coin d’une rue, pourquoi pas, Montréal a parfois des allures de village.

Je marchais longuement, aux premiers jours de l’hiver, quand le froid s’installe irrémédiablement. La neige tombait en flocons. Exotisme pour moi. Entrée dans l’hiver pour d’autres. Je marchais dans les rues donnant sur les arrière-cours, les briques et les escaliers en fer. Exotisme encore. Fantasme de cinéma et de littérature.

Des phrases de ses poèmes me remontaient en mémoire :

Méfiez-vous de ce qui sort de Montréal, surtout l’hiver [...]
Il fait noir à quatre heures maintenant
le pare-brise est plein de nuit et de froid

le moteur marche pour alimenter la chaufferette.
Nous finissons par nous pardonner
et nous toucher entre les cuisses.
Enfin je peux sentir 
une sorte d’accueil dans nos baisers.

Peu à peu, autour de moi, j’ai commencé à questionner les gens à son sujet, à faire ma petite enquête, glanant ce que les uns et les autres savaient de lui. J’ai ainsi appris qu’il vivait de nouveau une grande partie de l’année à Montréal. Près de la montagne. Appris le nom des cafés et restaurants qu’il fréquentait régulièrement. Et puis un jour, j’ai eu suffisamment d’information, j’ai pris une carte de Montréal et j’ai marqué d’un point rouge tous les endroits où j’étais susceptible de le rencontrer. Ça faisait un parcours. Le parcours Leonard Cohen.

Je descendais par la rue Saint-Dominique, passais devant le Centre zen de la Main ; heures de méditation : 6 h – 7 h 30… un peu trop tôt pour moi. Mais peut-être était-il derrière ces murs, dans la position du lotus, les yeux fermés, ignorant tout de ma présence. Puis le Santropol, à l’angle de Saint-Urbain et Duluth, le Beauty’s au coin de Mont-Royal, avant de remonter par la rue de l’Esplanade où, m’avait-on dit, il habitait. Ensuite, j’empruntais la rue Saint-Viateur, passais devant le Bagel’s, là où, paraît-il, on cuit les meilleurs bagels du monde. J’aimais traîner mes guêtres dans ce quartier du Mile-End, cette fin du monde ou fin de la route, là où s’arrête la ligne de chemin de fer. Avec ses juifs austères habillés de noir, courbant la tête sous leur large chapeau, d’où pendouillent d’étranges bigoudis, et accompagnés de femmes emperruquées. Cafés peuplés d’Italiens calabrais, Café Social, Olympico, Anglos végétariens et tricoteurs de chandails – avez-vous remarqué que les Anglos tricotent plus que la moyenne ? Francophones aussi, un peu égarés… Tout ce beau monde discutant, étudiant ou lisant le journal. Le temps semblait comme figé dans sa lenteur. Je les observais, encore tout emmitouflé d’hiver, siroter leur café sur les terrasses en désordre, quand les premiers rayons du soleil faisaient fondre la neige sur les trottoirs.

Autour de moi, mes amis riaient. J’étais devenu une sorte d’original obsessionnel, presque une légende absurde : le Français qui marche sur les traces de Leonard Cohen sans jamais le rencontrer…

Oh, bien sûr ! j’aurais pu trouver d’autres moyens, plus simples et plus officiels, pour l’approcher, mais j’aimais cette errance. M’en remettre au hasard.

Un ami m’avait prévenu :
— Tu sais, Nico, Cohen n’aime pas trop être reconnu, il fuit la notoriété…
— D’accord, je disais.

De toute façon, je n’étais même pas certain d’avoir vraiment envie de le rencontrer, ce qui me plaisait, c’était l’errance, l’idée de la rencontre. Cela me suffisait de l’imaginer, tout près, dans la même ville.

Souvent aussi, en marchant dans les rues, je chantonnais avec mon accent risible de Français peu doué pour les langues :

If you want a lover

I’ll do anything you ask me to

And if you want another kind of love

I’ll wear a mask for you

If you want a partner

Take my hand

Or if you want to strike me down in anger
Here I stand

I’m your man...

Si tu cherches un amant

Je ferai ce que tu me demanderas

Si tu veux un autre genre d’amour

Je porterai un masque pour toi

Si tu veux un partenaire

Prends ma main

Ou si tu veux me frapper parce que tu es en colère
Me voici

Je suis ton homme…

Et puis un jour, j’entre au Beauty’s

Un diner aux couleurs des années 1980

Et là…

Je le vois.

C’est lui.

Assis dans un coin en train de lire le journal.

C’est bien lui.

Avec sa casquette noire et sa barbe de quelques jours.

Je prends mon courage entre mes mains, je le palpe moncourage, le retourne, je respire et m’assieds en face de lui. Il ne me remarque même pas. Ne baisse pas son journal.
Mon courage s’effrite. Je continue.

Hello!


Il consent à baisser son journal et me regarde du coinde l’œil.
Mon courage revient.
Hello Mister Cohen, I’m Nicolas, I’m looking for you from few months, fews days!

J’ai envie de crier : « C’est moi, c’est moi celui qui vous cherche dans les rues de Montréal
 depuis tout ce temps, je suis là, c’est
 moi ! »

Rien, pas un mot, pas une réaction.
Alors, je rassemble mes maigres connaissances en anglais.
Et je parle, je parle sans respirer, je raconte, tout, sa vie, son œuvre, comme s’il ne les connaissait pas déjà, je me sens stupide mais je continue, je lui dis comment ses chansons ont accompagné mon adolescence, bercé mes journées, m’ont consolé de mes déceptions amoureuses.

Et lui ?
 Il ne dit rien.

Pas un mot.

Impassible.

Pas même un sourire ou un signed’agacement.

Il m’écoute, jusqu’ici tout va bien.
Moi, là, devant vous, j’ai parlé à Leonard Cohen pendant presque une heure.
Ça y est, il baisse son journal, le plie et le dépose sur la table.
Il va me parler. Dire son premier mot.
Je vais entendre le son de sa voix. Leonard Cohen va me parler.
 Je guette. Surtout n’en pas perdre une miette.


Ça y est, il ouvre la bouche.

Une voix sombre et douce.

Et il me dit (avec l’accent anglais) :
— Hum… je suis désolé mais je ne suis pas Leonard Cohen !


Puis il se lève, sans un regard. Il se lève et il sort. Il sort en laissant son journal sur la table.

Et moi, je reste là, pétrifié, abasourdi. Je regarde le journal, lentement je le prends entre mes mains, je le roule, le plie et le mets dans ma poche.

Son journal.
 Le journal de Leonard Cohen !


Ce texte de Nicolas Bonneau a été publié dans la revue la grande oreille « paroles du Québec » publiée en octobre 2012.

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