La femme et les ours blancs (conte inuit)

Dans un pays du Grand Nord, une femme marchait toute seule dans l’immensité de la toundra. C’était l’été. Sous ses pieds, il y avait un peu de neige et un peu de terre, de mousse et de lichen. La femme avait profité d’un moment où tout le monde dormait dans son village et que son mari était parti à la chasse pour quitter l’igloo familial. Elle s’était sauvée ! Elle avait peur de la colère qui, des fois, s’emparait du cœur de son mari et le rendait méchant. Souvent alors cette colère retombait sur elle. Elle est partie.

Ça faisait longtemps déjà que la femme marchait. Elle cherchait de la nourriture et une place pour se cacher. Mais il n’y avait rien, juste un petit arbre rabougri, par-ci, par-là, et jamais un assez gros ni assez haut pour se mettre à l’abri. Alors la femme continuait. Oh ! elle aurait bien aimé s’arrêter, se reposer, manger quelque chose. Elle avait tellement faim et elle était si fatiguée.

Enfin ! des peaux tendues, là-bas, sur des piquets devant une cabane ! Elle a couru pour demander de l’aide et de la nourriture. Un homme et ses deux jeunes garçons lui ont ouvert la porte. L’homme a vu que la femme était épuisée et qu’elle avait faim. Sans lui poser de questions, il lui a donné à manger, puis il a demandé à ses fils de lui préparer un lit avec une peau d’ours. La femme a dormi jusqu’au milieu de la journée suivante. Quand elle s’est réveillée, elle était toute seule dans la maison. Elle s’est levée pour aller regarder dehors par une petite fente entre les peaux suspendues devant la fenêtre. Un ours blanc et deux oursons s’en venaient droit vers la maison. Terrifiée, la femme aurait bien voulu crier, appeler au secours. Mais, de toute façon, elle était seule, il n’y avait personne pour l’entendre et l’aider. Ce qu’elle vit la rendit muette de stupeur. Devant elle, l’ours blanc et ses deux oursons se dépouillaient de leurs fourrures, les suspendaient soigneusement sur les piquets à côté de la porte et prenaient l’aspect d’un homme et de deux jeunes garçons.
— Mais c’est l’homme et les deux garçons qui m’ont accueillie et nourrie hier !

En entrant, l’homme-ours blanc a tout de suite compris que la femme les avait reconnus, lui et ses oursons, et qu’elle les avait vus ôter leurs fourrures :
— Femme, tu connais notre secret maintenant. Tu ne peux plus t’en aller d’ici. Si tu retournais avec les autres humains, tu nous trahirais et des chasseurs viendraient pour nous tuer.

Alors, la femme est restée. Elle se plaisait bien dans sa nouvelle vie avec l’homme-ours blanc et ses garçons-oursons. Elle était heureuse. Elle riait et jouait souvent avec les oursons. Elle les aimait vraiment beaucoup. Les oursons aussi l’aimaient beaucoup. Ils étaient adorables, gentils et câlins avec elle.

Puis, la saison d’hiver est arrivée. Et les jours d’hiver, dans un pays du Grand Nord, c’est comme une seule longue nuit. Il n’y a pas de soleil. La femme s’est mise à s’ennuyer de son ancienne vie et de ses jeux avec ses amies, les autres femmes du village. Elle commençait même à s’ennuyer de son mari. Et la colère qui, des fois, s’emparait de son cœur ne lui faisait plus peur. Elle a demandé à partir :
— Laissez-moi retourner dans mon village. Je ne dirai jamais rien à personne. Je le jure !
— Non, femme, tu ne pourras pas tenir ta langue. Tu dois rester ici.

La femme est devenue triste, de plus en plus triste, elle ne riait plus, ne jouait plus avec les garçons-oursons. Tous les jours, il y avait des larmes dans ses yeux. Et les oursons devenaient tristes eux aussi de la voir si malheureuse. Ils disaient souvent à leur père :
— Papa, laisse-la partir ! Papa, elle ne dira rien, elle l’a promis !

Les garçons-oursons ont tant et tant insisté que le papa a enfin accepté :
— Tu peux partir, femme. Mais avant, jure-moi que tu ne révéleras jamais à qui que ce soit l’endroit où nous vivons, mes garçons et moi. N’oublie pas. Les ours entendent tout ce que les humains disent, même de très loin. Si tu parles, je vais t’entendre.
— Homme-ours blanc, je ne dirai rien à personne, je te le jure, a dit la femme.

La femme, folle de joie, a embrassé les garçons-oursons, les a serrés très fort dans ses bras, puis elle est partie en courant vers son village. Son mari l’a reprise dans l’igloo et la vie a continué comme avant. Mais pas tout à fait comme avant car, durant son absence, son mari était devenu ambitieux. Il s’était mis en tête de chasser le gibier le plus gros et le plus difficile à attraper du Grand Nord : l’ours blanc. Pour ça, tous les matins, il partait chasser sur la banquise. Et tous les soirs, il rentrait les mains vides. Pourtant, chaque jour, il allait un peu plus loin sur la banquise, mais pas la moindre trace d’ours blanc. Il n’y en avait pas dans son coin de pays.

Un soir, la femme a senti que son mari était exaspéré de toujours rentrer les mains vides. Elle eut peur ! Oui ! elle eut peur que la colère revienne s’emparer du cœur de son mari. Alors, tout doucement, elle s’est approchée de son oreille et, le plus bas possible, elle lui a murmuré où aller pour trouver un ours blanc avec ses deux oursons.

Le chasseur a bondi sur son harpon. Il est sorti atteler ses chiens à son traîneau. Et rapide comme le vent du nord, il s’est dirigé vers l’endroit que sa femme venait de lui indiquer. Dans le même temps, très loin de là, l’homme-ours blanc a bondi lui aussi. Il avait entendu la femme les trahir, ses garçons-oursons et lui :
— Mes enfants, courez sur la banquise. Courez aussi vite et aussi loin que vous le pouvez, ne vous retournez pas et ne revenez jamais ici. Moi, je me rends au village de la femme. Elle nous a dénoncés.

Arrivé au village, l’ours blanc s’est dirigé immédiatement vers l’igloo de la femme. Elle était seule. Soudain, elle a cru que le ciel lui tombait sur la tête. C’était l’ours blanc. Avec sa grosse patte, il avait défoncé le sommet de l’igloo et, maintenant, il tenait la femme par le cou. Un hurlement effrayant est sorti de la gorge de la femme. Le village entier l’a entendu. Tout le monde s’est précipité pour voir ce qui se passait.

Les chiens sont arrivés les premiers, suivis des chasseurs avec leurs armes. Ils n’ont rien pu voir. Une pluie d’éclairs éblouissants les a tous aveuglés, les obligeant à fermer les yeux. Quand ils ont pu les rouvrir, il n’y avait plus ni chiens ni ours, ils avaient tous disparu. En les cherchant, quelqu’un a levé les yeux au ciel :
— Regardez, il y a des étoiles inconnues, des étoiles qu’on n’a jamais vues avant ! Ah ! Regardez ! On dirait des chiens qui courent après un ours !
Eh oui ! C’est comme ça que la constellation du chien est venue au monde. Elle existe toujours. Elle représente une meute de chiens entourant un ours qui court. Si vous regardez le ciel un soir étoilé, vous pourrez la voir. Depuis ce temps-là, dans ce pays du Grand Nord, il n’y a pas un seul chasseur qui parle de la chasse à l’ours ou même qui prononce le mot « ours ». Parce que tous les chasseurs savent que l’ours entend tout, même de très, très loin.

Nicole Filiatrault, Contes de l'ours
Adaptation d’un conte du Groënland, tiré du livre de Michel Bournaud, Contes et légendes de l’ours, Saint-Claude-de-Diray, Éditions Hesse, 1997, p. 13 à 17.

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