La danse des ténèbres

Dans un billet insolite, drôle et touchant, Jacques Falquet nous livre une expérience personnelle qui a marqué son parcours de conteur.

J’ai suivi un stage d’initiation au butoh, il y a longtemps. Le butoh, vous savez bien : cette danse bizarre où des hommes et des femmes au crâne rasé, nus sous un maquillage blanc, tordent leur corps torturé ou ravi si lentement qu’ils annulent leur sexe, qu’ils effacent leur âge, qu’ils arrêtent le temps. Nous, les stagiaires, n’étions ni rasés, ni nus, ni maquillés ; nous n’étions que des débutants hétéroclites et déroutés. Déroutés, parce que les exercices que la maîtresse du stage nous proposait étaient insensés. Vous savez ce qu’est un kōan ? C’est une petite phrase qui fait perdre la raison, le paradoxe que donne un maître bouddhiste à son disciple pour le libérer de la pensée. Par exemple : Quel bruit ça fait, quand on applaudit d’une seule main ? Ou : À quoi tu ressemblais avant la naissance de tes parents ? Ces exercices de butoh étaient des kōans en marche. Par exemple : « Allez : devant vous, un champ de neige ; derrière vous, aucune trace. » Ou : « Vos jambes sont une fumée d’encens qui s’enracine dans le ciel. » Ou encore : « On fait une course : c’est le dernier arrivé qui gagne. » Il n’y avait pas de pas, pas de personnage, pas de rythme, pas de mouvements imposés ; il n’y avait pas de danse. Je ne comprenais rien.

Je ne comprends toujours rien, mais je me rappelle deux choses. La première, c’est que cette plongée dans l’impossible m’a rempli de consolation. Alors, parfois, quand je ne supporte plus de ne pas dormir, je me lève pour danser dans le noir cette danse inventée par des Japonais furieux et désespérés il y a cinquante ans et qu’ils ont appelée « la danse des ténèbres ». La deuxième chose dont je me souviens, c’est la réaction de la maîtresse, à la fin du stage, quand une jeune femme enthousiaste lui a demandé : « Et qu’est-ce que nous pouvons faire pour nous préparer à un prochain atelier ? » La maîtresse lui a répondu, après un silence un peu interloqué : « Mais vivre, je crois. »

Jacques Falquet
 

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