Et si c’était vrai ?

 Un conte de Noël

C’était sa cabane, sa caverne d’Ali Baba pleine de ces trésors insoupçonnés qu’il trouvait lors de ses voyages. La nuit surtout. Il n’aimait pas sortir le jour. À cause des chats, qu’ils soient blancs, noirs ou chamarrés. Il n’aimait que les chats gris parce qu’ils sont mystérieux, affirmait-il. Il en hébergeait plusieurs chaque nuit. Certains seulement de passage pour un bref séjour, et des habitués installés depuis des mois.

Au début, les voisins les plus proches n’avaient pas prêté attention à sa présence. Mais, au fil des semaines et des boîtes en tout genre s’empilant les unes sur les autres au milieu du terrain vague, les réactions se firent de plus en plus insistantes. D’abord les regards méprisants, puis les insultes et, pour finir, la visite de policiers drapés dans leurs lois et règlements. À tous, il n’opposait que sa ténacité et son silence. Pas un mot, pas le moindre son ne sortaient de sa bouche. Seuls ses yeux parlaient, mais personne ne le remarquait. On n’osait pas le regarder de trop près.

À la longue, on avait fini par s’habituer à sa présence. On l’ignorait en faisant semblant de ne pas le voir. Chaque nuit, il s’attelait à la tâche et faisait le tour des rues du village, poussant sa carriole bringuebalante. Il y entassait pêle-mêle tout ce dont les habitants ne voulaient plus. Au petit matin, il regagnait son territoire. Le reste de la journée, il le passait à trier, à démonter et à bricoler les mille et une pièces ainsi récoltées.

Cette nuit-là avait été froide, et un vent glacial l’avait empêché de terminer sa tournée habituelle. Même la carriole n’avait pu supporter ces conditions et l’une des roues s’était fendue en deux. En entrant dans sa cabane, il se laissa tomber sur l’amas de chiffons et de vieux vêtements qui lui servaient de lit. Quelques-uns de ses locataires vinrent se coller contre lui en ronronnant. C’est alors qu’il découvrit, enfoui sous un manteau, un enfant apeuré. Lorsqu’il lui demanda ce qu’il faisait là, celui-ci se mit à pleurer en suppliant l’homme de ne pas le frapper.

Pour la première fois depuis longtemps, l’homme sentit un nœud se défaire en lui à la vue de cet enfant. Des images lointaines, tapies au fond de sa mémoire, qu’il avait chassées depuis longtemps. Il rassura l’enfant avec tendresse en donnant place à des mots tenus au silence au fil de longues années. Cette présence lui fit du bien. Tellement qu’il ne se posa même pas la question de savoir d’où il venait et pourquoi il s’était réfugié là. Il comprit simplement que cet enfant craignait quelque chose.

Peu à peu, une belle complicité se tissa entre eux. L’enfant adorait regarder l’homme inventer toutes sortes de choses. À partir de simples morceaux de métal et de bois ou de bouts de chiffon, il donnait vie à toutes sortes d’objets. L’enfant se retrouva bientôt avec les jouets les plus inattendus. Pour le plus grand bonheur de l’homme. Le temps passa et l’enfant se mit à poser des questions. Un soir, l’homme lui répondit simplement qu’il était déçu du monde, qu’autrefois tout était plus simple. Que les choses avaient trop changé et qu’il ne se sentait plus à sa place au milieu de cette folie. Que, de toute façon, il avait été remplacé.

Le lendemain, l’enfant constata que l’homme n’était plus là. Sur le tas de chiffons et de vieux vêtements, il vit un manteau rouge et blanc. Dehors, il trouva les restes d’un vieux traîneau de bois. Ce jour-là, on vit dans les rues du village un enfant qui hurlait après les passants, le regard noir, les accusant d’avoir tué le Père Noël.

Et si c’était vrai ?

 

Jacques Pasquet, conteur

www.jacquespasquet.blogspot.com

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