« Écrire et composer un livre avec CD ou regarder passer les taureaux sur un tourne-disque », par Julie Hétu

Prendre le temps de réfléchir, de regarder, d’écouter.
Prendre le temps d’écrire et de composer.
Prendre le temps d’écouter la pensée chanter.

En évitant les blogues et les médias sociaux qui, selon moi, mangent les mots au fur et à mesure qu’on les écrit, j’arrive à prendre le temps.

Je me livre donc ici, exceptionnellement, au jeu de cette écriture carnivore dans ce billet métaphysique. Un exercice qui se révèle très personnel, excessif et hyperactif, une pensée en train de se construire en mode TDA (trouble du déficit de l’attention) sur ma pratique d’auteure de livres avec CD. Vous pouvez manger mes mots, les écouter dans la solitude de votre écran… et peut-être les vomir aussitôt. (J’aime mieux vous avertir que je ne ferai pas d’effort pour être claire.)

Mais n’est-ce pas là l’intérêt de ce type d’écriture.

On recommence. Prendre le temps d’écrire.
Voilà mon nouveau titre (déjà, un hyperlien de mon esprit qui surgit sans prévenir) : « Écrire comme on tue des taureaux ou comme une musique qui tue, une “musica callada” », par Julie Hétu.

Attendre devant la porte du toril à genoux, confiante devant la pensée qui chante, cette musicalité singulière de la mort (une mort désirée parce qu’elle suppose la présence forte de la vie à ses côtés) que j’ai découverte dans un art de l’émotion, complexe et plein de nuances : l’art de toréer.

Prendre le temps de comprendre, comme on prend le temps de lire.
Comme on prend le temps d’écouter une pièce musicale.
Puis la garder en mémoire pour la revoir clairement quand il sera agréable de le faire.

Le matador peut lire une fois un grand poème et le mémoriser, car il en garde une image visuelle tellement claire dans sa tête (c’est Dominique Aubier qui a souligné cette faculté particulière qu’ont les toreros dans un documentaire intitulé « Toro »). C’est cette capacité de voir en quelques secondes des choses qui prennent des heures d’explication qui le gardera du côté de la vie tout au long de son combat.

L’art de toréer, c’est l’art de voir très rapidement l’adversité qui va se présenter, de reconnaître chaque signe et chaque son. Suis-je capable de percevoir les deux à la fois sans prendre le temps de regarder, de réfléchir et d’écouter ?


(Fin de la première partie de cette réflexion : la suite le 4 mars.)

 


« Écrire comme on tue des taureaux ou comme une musique qui tue, une “musica callada” », par Julie Hétu (2e partie, la première partie de ce texte a été publiée dans ce blogue le 2 mars 2011)


Cette danse « aveugle », composée de signes et de sons, entre le matador et le taureau, me revient constamment à l’esprit. Comme une tache sombre se déformant dans le sable sur des rythmes flamencos. Elle s’est imprégnée en moi depuis mon séjour en Espagne.

J’y suis allée d’abord pour mieux comprendre pourquoi l’on disait de la corrida qu’elle est comme une façon d’écrire, et une façon de vivre en même temps. Qu’elle est une musique qui tue. J’y suis allée pour y enregistrer des sons de corridas, des mugissements de taureaux, des bruits de sable qui danse, des souffles coupés dans les arènes, et des palmas.

Pendant la corrida, le taureau entend tout, mais ne voit pas le matador qui se place dans un cône d’obscurité situé à l’avant de sa tête. Le matador danse avec le taureau, dissimulé dans cet espace qui n’existe pas pour le taureau. Ils communiquent par un rituel codé.

La corrida débute toujours à 17 heures,
il y a toujours six taureaux,
quatre passes,
et c’est toujours le cinquième taureau qui est le plus dangereux.
D’abord une étape cape, puis deux muletas et trois mises à mort.
Et toujours quatre passes.
La corrida est une image de la vie et de ses codes.
Une structure mouvante, sur laquelle il est possible de déposer sa manière d’écrire ou de composer pour l’observer.

Ce sera le sujet de mon prochain récit. Il sera probablement sonore et textuel, puisque c’est devenu une façon d’écrire.

Sous le regard de la foule, le taureau et le matador sont les seuls à s’entendre. Ces deux « solitudes sonores » (Josée Bergamin) s’incarnent également dans mon désir de voir se rencontrer la solitude sonore de la lecture et celle de l’écoute. Et m’amène à réfléchir d’un point de vue philosophique d’abord, mais aussi d’un point de vue formel au devenir du livre-CD après le CD.

D’un côté, il y a le livre audio en plein essor, comme un taureau seul dans son box. Difficile de ne pas associer cette image à la victoire des anti-taurins (mais on s’éloigne). Et, de l’autre, le livre-CD en péril, comme la corrida où s’affrontent la bête et l’homme. Dans le livre avec CD, c’est le signe et le son qui s’affrontent, et le spectacle de la solitude sonore qui se déploie discrètement.

Le livre audio est né de la volonté de la Bibliothèque du Congrès américain de rendre la littérature accessible aux non-voyants (1932), tandis que le livre-CD est apparu pour la première fois dans les années 1950 avec les « Livres-disques Disney », créés par Lucien Adès sous l’étiquette « disques Adès/Petit Ménestrel ».

(Fin de la deuxième partie de cette réflexion : la suite dans lundi 7 mars.)

 

« Écrire comme on tue des taureaux ou comme une musique qui tue, une “musica callada” », par Julie Hétu (3e partie, la deuxième partie de ce texte a été publiée dans ce blogue le 4 mars)


D’un côté, on a voulu rendre sonore un texte par la lecture et, de l’autre, créer de la fiction sonore dans des livres papier. Mais vingt ans après l’avènement du disque compact, celui-ci est affecté par la dématérialisation du sonore, et certaines perspectives nouvelles se dessinent pour le livre-CD.

Dans ce contexte, les éditeurs de livres avec CD sont justifiés de s’interroger sur l’avenir de leurs collections étant donné que le CD, jumelé au livre papier, est difficile à remplacer. La plupart des éditeurs n’ayant pas la capacité financière nécessaire pour supporter de tels risques hésitent à changer. Passer totalement en format numérique, pour le texte, le visuel et le contenu sonore, peut-il se révéler une solution, ou encore la seule solution ? « Enhanced Editions » et « Vook », deux pionniers dans le domaine de l’édition enrichie, laissent croire que nous entrons dans l’« ère des superproductions littéraires 1 ». Clément Monjou, dans un article publié en février 2010 sur ebouquin.fr, dresse d’ailleurs un portrait de ce que pourrait devenir le livre-CD, soit suivre les rangs des livres multimédias :

Jusqu’à présent, pour réaliser un livre, il fallait, schématiquement, un auteur, de quoi écrire, un éditeur, un imprimeur et un libraire pour distribuer l’ouvrage finalisé. […] ce schéma est en pleine remise en question et […] le rôle de l’éditeur évolue. […] En effet, les « Vooks » vont au-delà du simple texte numérisé et s’enrichissent de musiques et d’animations, ou encore se lient aux réseaux sociaux les plus connus. […] Le concept d’ouvrage multimédia rencontre le succès outre-atlantique et plusieurs éditeurs traditionnels ont déjà signé des partenariats […]. Est-ce que le « Vook » est la matérialisation de l’éditeur de demain, capable de mêler tout type de contenus pour réaliser un produit culturel innovant et avec une réelle plus-value 2 ?

Actuellement, le livre-CD, soucieux de « marier le meilleur du papier et des nouveaux médias », se présente toujours en format papier avec CD inséré à l’intérieur du livre. Pour le livre audio, qui se dématérialise de plus en plus, la numérisation relève davantage « d’une évolution que d’une révolution 3 ». Le format numérique des fichiers audio est simplement plus actuel et mieux adapté au lecteur audio disponible présentement, alors que pour le livre avec CD, dont la bimatérialité est problématique, cela ne semble pas autant couler de source.

Rendre accessible la littérature pour les non-voyants est une chose, écrire des scripts audio dans le but de réaliser une fiction sonore en lien avec une fiction textuelle en est une autre. Comme élever des taureaux pour un boucher ou pour les arènes. Quel lien y a-t-il entre la corrida et les livres-CD ? Aucun. Sinon celui qu’on lui donne. Et moi, j’écoute et je lis la pensée qui chante du boucher sacré.

Je vais d’ailleurs vous dire un secret que cette pensée chantante m’a appris et que je tiens de José Bergamin, pas de lui directement, mais de ses mots à lui :

L’art magique et prodigieux de toréer a aussi sa musique propre (intérieure et extérieure), et c’est ce qu’il a de mieux. Musique pour les yeux de l’âme et pour l’oreille du cœur, qui est la troisième dont nous parlait Nietzsche, celle qui écoute les harmonies supérieures.

C’est grâce à cette ouïe-là (qu’on dit du cœur) que Carlyle, écoutant sa propre pensée, pouvait dire : « La plus profonde pensée chante. » Il nous semble que c’est cette musique, ce chant, que nous entendons quand nous écoutons attentivement le toreo pour mieux le voir. (José Bergamin, « La solitude sonore du toreo », Éditions Verdier, 1981.)

 

Notes

1. C. Monjou, « Vook : Publier un livre multimédia coûte cher », ebouquin.fr [en ligne], mis en ligne le 25 février 2010, consulté le 2 octobre 2010. URL : {HYPERLINK : ″http://www.ebouquin.fr/2010/02/25/vook-publier-un-livre-multimedia-coute-cher/″}.
2. Ibid.
3. B. Patino, « Le devenir numérique de l’édition. Du livre objet au livre droit », rapport au ministre de la Culture et de la Communication, Paris, La Documentation française, « Collection des rapports officiels », 2008, p. 32.


 

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