Alexis le Trotteur

par Jocelyn Bérubé

1924, le cinéma muet est à son apogée; celui d’Amérique y est dominant ; les sous-titres de leurs «vues» sont facilement traduits et leurs films sont vus partout, même dans les salles paroissiales des villages les plus reculés du Québec. Le grand cinéaste d’Hollywood, John Ford – qui n’a qu’un œil, mais le bon – sort cette année-là un western fameux : The Iron Horse, un hommage en filigrane à l’Amérique du XIXe siècle conquérante des terres de l’Ouest, soudant leur destin à celles de l’Est. The Iron Horse devient un symbole d’union et de puissance au prix de l’anéantissement des nations amérindiennes rencontrées sur son passage.

1924, au Lac-Saint-Jean, Alexis, dit « le Trotteur », meurt frappé par Le cheval de fer... (The Iron Horse !) qu’il n’a pas vu arriver par derrière. Simple adon, bien sûr ; mais parlons plutôt d’Alexis, puisqu’on est là pour ça...

Le drôle de gars dont je veux ici vous parler, vous ne l’avez pas connu, moi non plus, mais il a vraiment existé. « Le Trotteur » a vécu à cheval sur deux siècles, fin XIXe et premier quart du XXe. Né dans Charlevoix, le gros de son temps s’est passé au Saguenay–Lac-Saint-Jean, mais avec des escapades dans d’autres régions, dont par chez nous. Moi, c’est mon père, Armand, qui m’en a parlé souvent, car son père – mon grand-père Antoine Bérubé – avait travaillé avec lui, Alexis, dans un moulin à scie, si, si, si, dans la région d’Amqui au bord de la Gaspésie, si vous voulez les points sur les «i». Il a levé les pattes, comme on dit, en 1924 : il s’en allait tranquillement quand, derrière lui, est arrivé... bang ! Wô bec ! Je n’vous raconterai pas la fin avant de vous parler du commencement ! Oui, oui, je sais, on dit qu’un conteur, c’est menteur, mais attention, le mensonge est ici vérité qui a existé !

 

Cet homme bon comme le pain

courait plus vite que le vent,

trottait, galopait,

mâchouillait des brins de foin,

chiquait du chiendent

et prenait le mors aux dents

quand il voyait une belle jument ;

c’était-y un homme ou un centaure ?

Chose certaine, on l’appelait « Le Cheval du Nord » !

 

Petits métiers suant leurs misères,

il était aussi connu pour faire

les plus beaux fours à pain :

malaxant la matière en giguant dans le mortier,

moulant les formes avec ses mains, avec ses pieds,

roulant en même temps dans ses yeux le bleu du ciel,

broutant entre ses dents l’avoine du soleil.

Des fours aux contours ronds et doux

comme des pains de fesses,

solides comme les tours d’un château de princesse.

 

Mais courir, courir, c’était sa vie, sa seule richesse ;

il courait contre les chiens,

les cochons, les chevaux, les humains,

devant les trains, les «chevaux de fer»,

comme les appelaient les Amérindiens.

Il avait des muscles d’acier,

on aurait dit que ça le rendait léger.

On l’avait aussi surnommé :

« Poppé, le cheval volant du Saguenay–Lac-Saint-Jean » !

 

Il faisait des grimaces si drôles

qu’on le croyait un peu fêlé.

Les gens lui criaient des noms :

« Hey ! L’homme-cheval !

t’arrives pas à te trouver de juments ?

Elles r’virent toutes sur les talons

en te voyant !

Coudon Poppé, es-tu fou ?

T’as une craque dans la boîte à poux ?

Quand l’bon Dieu a fait pleuvoir l’intelligence sur nous,

toé, t’étais pas en d'sous !

T’avais ouvert un parapluie, cré Alexis ! »

 

Le monde riait de lui, mais on l’invitait partout !

dans les veillées, les fêtes, les tombolas,

on venait l’entendre jouer de l’harmonica,

le voir danser des grandes nuits durant, sans se fatiguer,

des brandys, des spendys,

fringuant comme un poulin

jusqu’aux petites heures du matin,

des gigues et leurs « ailes de pigeon » !

« Wô ! Poppé, reste sur le plancher !

Houdon ! Tu vas pas t’envoler ? »

 

Puis c’est pas tout.

On dit qu’il fit dans sa vie

une bonne grosse douzaine de demandes en mariage,

une douzaine de treize, j’en serais pas surpris.

Mais avant d’attendre un « oui »,

il était déjà reparti !

Hennissant, piaffant, la tête dans les nuages.

Selon des piles de témoignages,

courait le mille en moins de trois minutes !

Il aurait battu tous les records du temps !

 

Un bon soir, il a voulu accompagner ses parents

sur le bateau en partance pour Chicoutimi,

quatre-vingt-dix milles plus au nord,

environ cent quarante-cinq kilomètres aujourd’hui.

Sur le quai de La Malbaie,

son père, François Lapointe, lui a dit :

« T’es trop fou ! t’es la honte de la famille, reste icitte,

on t’a assez vu ! »

Alexis lui a répondu :

« Vous pourrez pas voyager plus vite que Poppé, Pâpâ !

Qu’est-ce qu’il faut avoir l’air pour se faire aimer ? »

Quand les amarres furent larguées,

Alexis arracha une branche de tremble

pour s’en fouetter les jambes,

décolla, les pattes aux fesses, comme un ressort,

courut ventre à terre toute la nuit, franc nord,

et arriva le lendemain matin à Chicoutimi,

la broue dans l’toupet !

Il attendit, en faisant des stepettes sur le quai,

le bateau pour l’amarrer

et aider ses parents à débarquer,

quand il les vit arriver...

 

Il a couru contre les plus grands chevaux trotteurs,

les a vaincus, mais les a aussi guéris.

Les chevaux, on aurait dit

qu’il les connaissait par cœur,

et il leur parlait à l’oreille,

dans leur langue maternelle.

 

Un beau jour de janvier,

il s’en allait dîner en sifflant,

il travaillait sur un barrage près d'Alma au Lac-Saint-Jean.

Il avait décidé d’aller, par la voie ferrée,

manger des «beans» à la cantine.

Mais sur les rails, dans un croche au loin,

un monstre s’en venait à fond d’train.

Les gars ont eu beau lui crier :

« Hey ! Pop ! es-tu sourd ? vire-toi d’bord !

Tasse-toi ! T’entends pas les “gros chars” ?

Cours ! Envoye ! Réveille !

T’es rendu dur d’oreilles ?!

Débarque de la track ! Attention ! Watch out ! »

Un monstre-cyclope lui a passé sur le corps.

Le boute-en-train était à son dernier sommeil,

couché sur les dormants.

Il courait plus vite que le temps,

mais la mort était en avance.

Le cheval de fer avait vaincu le « pur-sang du nord ».

 

Mais paraît-il qu’il n’est pas mort.

Il est maintenant devenu une légende,

et les légendes sont comme les arbres et les enfants,

ça grandit au fil des ans.

On dit qu’il court maintenant dans le firmament ;

il fait la navette entre les planètes,

Ben Johnson d’un autre temps,

sans anabolisants.

S’il avalait les astéroïdes,

il courrait aussi vite que le vide.

Il prend plutôt l’énergie du soleil

et part le matin déjeuner chez ses pareils,

tous les champions sans nom, sans Jeux olympiques,

qui ont vécu leur vie dans les brousses d’Afrique,

d’Asie, d’Europe, des Amériques ;

les anonymes sans livre Guinness,

dont le gros cœur battant était la seule richesse

et qui s’amusent avec le Cheval du Nord

à fracasser des records dans la galaxie,

dans la « galaxis » du Centaure !

 

Il s’est enfin trouvé une fiancée,

son amante est une étoile filante

qu’il a réussi à rattraper !

En gage, il lui a donné la lune

et l’anneau de Saturne.

 

Il courait aussi vite que le temps !

Et dans le temps de le dire,

il s’est couché sur un CD,

pour enfin se reposer

et écouter ce que j’avais à raconter sur lui.

Ses prénoms étaient Pop et Poppé et Alexis.

Trotter contre les chevaux, c’était son grand bonheur,

c’est pour ça qu’on l’appelait : Alexis le Trotteur !

 

Et Sacatabi, Sacataba !

Tant pis pour ceux et celles qui n’y croient pas !

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