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La grande oreille

Histoires de dépanneurs
03/02/2009

/Reportage
Histoires de dépanneurs
/ Julie Rémy

Journaliste française établie à Montréal, Julie Rémy collabore régulièrement avec La Grande Oreille.



Le dépanneur occupe une place de choix dans l’inconscient collectif des Québécois. Ce commerce de proximité, l’épicerie du coin, a longtemps été un lieu de rencontres et d’échanges pour se raconter les faits divers et lancer ou commenter les rumeurs. Cela équivaut au comptoir du bar-tabac en France.

Conteurs de dépanneurs, Marc-André Caron, enseignant et conteur à ses heures, a travaillé pendant trois ans dans un dépanneur lorsqu’il était étudiant et Jean-Sébastien Dubé, son complice conteur rencontré à Sherbrooke en 2003, a fait le même travail lorsqu’il était adolescent.

Les contes traditionnels tels que nous les connaissons, avec un roi, une reine, une princesse, une grenouille ou un Ti-Jean (personnage type du conte québécois), cèdent la place à des histoires modernes avec des références plus familières. «On peut facilement tracer un parallèle entre la faune urbaine et les archétypes de personnages qui peuplent l’univers merveilleux. Si on regarde la réalité, même la plus concrète, même la plus banale, avec un œil d’enfant, on peut trouver de la magie là-dedans», précise Jean-Sébastien Dubé.


La fonction sociale du dépanneur est très présente dans les contes de Marc-André Caron. Il décrit notamment avec beaucoup de tendresse une résidente d’un centre pour personnes âgées qui finit par gagner le gros lot à force d’acheter une quantité astronomique de tickets de loterie. Pour le remercier de sa gentillesse, elle lègue sa fortune au commis du dépanneur. Un autre conte montre comment Marie-Tatou, une jeune délinquante affublée de piercings et de tatouages, devient une employée zélée du dépanneur. En fait, la réalité dépasse souvent l’imagination, conclut-il. «Quand je travaillais au dépanneur, il se passait des choses extraordinaires. Je les racontais à mes amis et ils ne me croyaient pas. Alors maintenant, je les raconte, je dis que c’est des histoires inventées, et là les gens me croient !»

«When you’re lost, you’re là »
C’est ainsi que le conteur Fred Pellerin indique aux visiteurs le chemin de Saint-Élie-de-Caxton, son village natal situé au beau milieu de la Mauricie, «entre les fesses d’une montagne». Ce jeune homme binoclé aux cheveux bouclés et à la parlure colorée a collecté au fil des années les expressions des gens de Saint-Élie, notamment dans l’ancien magasin général devenu dépanneur. Après avoir écouté sa grand-mère, son père, ses voisins, il s’est mis à conter à son tour leurs histoires, grandies par la force de ses souvenirs et de son imagination fertile.

À Saint-Élie comme dans la plupart des villages, le dépanneur était en fait un magasin général. Fred Pellerin en connaît un rayon : «Le magasin général, c’est l’ancêtre des grandes surfaces. À Maskinongé, il y a encore le magasin général Lebrun, qui existe depuis trois générations. Dans ces magasins, il y avait de tout : des vêtements, de la nourriture, de la musique.» Il se souvient des jujubes qu’il allait chercher au dépanneur sur l’heure de midi avant de retourner à l’école. Aller au dépanneur, c’était un privilège. «Les plus jeunes ne venaient pas, parce que le dépanneur est sur la rue principale et qu’il y a plus d’autos qui passent là. Il fallait avoir un certain âge pour avoir le droit de traverser la rue pour aller au dépanneur.»


Le dépanneur, c’est comme le fil de presse de Saint-Élie-de-Caxton. «Un fil pas pressé, raconte Fred Pellerin, parce que si tu fais la file, faut pas que tu sois pressé... Les nouvelles du village, je ne peux les lire nulle part, je peux juste les entendre au dépanneur. Une fois où j’étais en tournée à Paris, j’ai appelé au dépanneur. J’ai appris qu’un renard avait traversé la rue principale le matin même…»

L’anthropologue des lieux communs
Bernard Arcand, anthropologue québécois, s’est penché sur les us et coutumes du quotidien de ses concitoyens. Il nous parle de la place du dépanneur et dégage quatre aspects qui correspondent à des profils typiques de la société québécoise.

La notion même de dépannage
«Les Québécois n’aiment pas le trouble, n’aiment pas que les gens soient dans le trouble. On a une capacité étonnante d’entraide et de solidarité. La notion de dépannage résonne chez nous : les gens s’arrêtent s’ils voient un automobiliste en difficulté sur le bord de la route.»

La peur de manquer
«Les Québécois sont les plus assurés du monde et perçoivent la vie comme une menace permanente. Donc le dépannage c’est une sécurité supplémentaire pour ne pas manquer de provisions. Même le dimanche, le dépanneur sera toujours ouvert. C’est comme une assurance qu’on ne manquera pas de l’essentiel.»

Ne plus s’embarrasser de contraintes
«On est enfin sorti d’une société qui vivait beaucoup de contraintes imposées par des rituels religieux, sociaux, familiaux ou politiques. On a tourné la page de façon radicale et on veut jouir d’une liberté totale. D’une certaine façon, le dépanneur peut s’inscrire dans le mouvement de cette révolution sociale, car c’est le premier de nos lieux de consommation à être ouvert à toute heure du jour ou de la nuit.»

Une nouvelle conception du temps
«Autrefois, lorsqu’on allait au dépanneur, cela dépassait largement la transaction commerciale. On passait des heures à jaser. La flânerie n’est plus respectable depuis que le temps, c’est de l’argent. Aujourd’hui, on décourage le rassemblement et le désœuvrement alors qu’auparavant, c’était très bien toléré.»

Il n’est donc pas étonnant que le dépanneur ait inspiré les conteurs et les cinéastes. Ils ont été au cœur de l’identité québécoise et sont désormais en voie de disparition.

NOTE :
1.    Leur spectacle s’intitule Le Comptoir du réel.




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